Notre Université, une histoire débutant en 1663

Septembre 1854. Au Séminaire de Québec,
installé dans le coeur du Vieux-Québec depuis 1663, c'est aussi la rentrée, la première rentrée universitaire depuis que la reine Victoria a accordé, en 1852, la Charte royale qui confère à l'établissement le statut d'université. Dans les couloirs du vieil édifice, 15 étudiants « se bousculent » pour suivre les cours de l'une ou l'autre des quatre facultés: médecine, droit, théologie et arts.

Aujourd'hui, l'Université Laval, logée sur un campus moderne regroupant une trentaine de pavillons, accueille plus de 35 000 étudiantes et étudiants, inscrits dans l'un des 350 programmes offerts dans les 59 départements et deux instituts répartis dans 17 facultés. Que de chemin parcouru pour cette Université qui, en 2002, souligne le 150e anniversaire de sa Charte royale et, en 2003, le 340e anniversaire de son institution-mère, le Séminaire de Québec.

par Marie-Christine Bédard

En Nouvelle-France, le Séminaire de Québec est le premier établissement à donner un enseignement supérieur. Mgr François de Montmorency Laval l'a fondé en 1663 pour former des prêtres ici, dans la colonie. Pas question alors de former des avocats -la France n'en voulait pas dans sa colonie-, et les médecins venaient de France. Toutefois, après la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, en 1759, le Séminaire de Québec forme aussi les jeunes Canadiens français aux professions libérales. D'ailleurs, la maison d'enseignement jouit alors d'une réputation enviable.

Au milieu du XIXe siècle s'impose le besoin d'un enseignement de niveau universitaire. Dans le Canada-Est, qui deviendra le Québec, la population est en majorité francophone, mais largement contrôlée par une bourgeoisie anglophone qui domine l'économie. Les Canadiens anglais disposent déjà de cinq établissements d'enseignement supérieur dont le King's College (1827), le McGill College (1829) et le Bishop's College (1845). Par ailleurs, aux lendemains de la Rébellion des Patriotes, en 1837-1838, Lord Durham, l'enquêteur envoyé par l'Angleterre, manifeste clairement des visées assimilatrices, préconisant un système scolaire unique, anglo-protestant.

L'Église catholique du Canada réagit: responsable à la fois de l'éducation de la jeunesse et de la formation morale des citoyens, c'est par elle que passe la sauvegarde de la culture canadienne française, il lui faut une université. Bien sûr, la rivalité entre Québec et Montréal se fait sentir, mais c'est le projet du Séminaire de Québec qui se réalise, soit celui d'une université diocésaine sous l'autorité de l'évêque de Québec.

En 1852, la reine Victoria signe la Charte royale qui donne au Séminaire de Québec le droit de « conférer des degrés » et « tous les droits, pouvoirs et privilèges d'Université ». L'Université prend le nom du fondateur du Séminaire de Québec, Mgr de Laval. Deux ans plus tard, Louis-Jacques Casault, en même temps supérieur du Séminaire et recteur de l'Université, reçoit les premiers étudiants universitaires. En 1878, l'Université Laval ouvre une succursale... à Montréal. Cette succursale devient autonome en 1920 et prend nom d'Université de Montréal.

Vers la modernité

Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, l'Université Laval se développe timidement. Elle reste attachée à une vision conservatrice et catholique de sa mission. L'enseignement, la transmission de l'héritage culturel, les professions libérales priment sur la recherche scientifique. L'institution se préoccupe peu de répondre aux besoins nouveaux de l'industrialisation, alors que les établissements d'enseignement anglophones, de concert avec l'industrie privée, mettent sur pied des écoles de génie civil et minier et des programmes de formation en sciences appliquées.

Cependant, après 1920, la plus vieille université francophone en Amérique effectue un virage. Certaines des étapes marquantes sont la création de l'École normale supérieure avec une section science (1920), de l'ƒcole de chimie (1921), de la Faculté des sciences (1937), de l'École des sciences sociales (1938). En 1902, elle accueille à peine 300 étudiants, mais 50 ans plus tard, ils sont plus de 1700 dont 50% inscrits à des programmes professionnels et techniques.

L'Université Laval a un nouveau visage.

Le Quartier latin devient rapidement trop étroit. En 1924, les étudiants de chimie, de foresterie et d'arpentage sont les premiers à en sortir pour inaugurer un nouveau pavillon sur le boulevard de l'Entente. Quelques années plus tard, le Séminaire acquiert un vaste terrain sur le plateau de Sainte-Foy. Germe alors l'idée d'une cité universitaire pouvant accueillir 15 000 étudiants. En 1950, les travaux commencent avec la construction de l'actuel pavillon Abitibi-Price qui loge la Faculté de foresterie et de géomatique. Considéré comme ambitieux à l'époque, le projet de cité universitaire s'est avéré pertinent. Le nombre d'étudiants ne cesse de croître. En 1963, ils sont plus de 6000, et dix ans plus tard, le cap des 15000 est atteint.

Vent de changement

La Révolution tranquille qui bouleverse les cadres traditionnels de la société québécoise insuffle à la communauté universitaire des idéaux de démocratie et de laïcité. Plusieurs professeurs et étudiants exigent de participer davantage à la gestion de l'Université. Les pouvoirs en place sont ébranlés. Les sages de l'Université revoient en profondeur les statuts de l'établissement et son lien avec le Séminaire. En 1971, une nouvelle charte consacre la séparation des deux entités. Les nouveaux statuts de l'Université Laval prévoient un conseil formé de représentants élus. Un an plus tard, Larkin Kerwin devient recteur. C'est le premier laïc à diriger l'Université, mais aussi le premier recteur élu.

Dans la foulée de la Révolution tranquille, avec le Rapport Parent, une réforme en profondeur de l'éducation au Québec met en place un vaste réseau d'éducation publique. Le nouveau ministère de l'Éducation, créé en 1964, confie aux universités la formation des maîtres et, en 1968, entreprend la création des cégeps. Des nombreux ministères ouvrent leurs portes. Tout cela crée des besoins nouveaux de main-d'oeuvre qualifiée, d'intellectuels chevronnés, d'enseignants et d'administrateurs. L'Université Laval répond à l'appel et les départements poussent comme des champignons.

Une grande université

Le souci constant de s'adapter aux nouveaux besoins de la société a marqué l'évolution de l'Université Laval. Celle-ci accueille aujourd'hui une clientèle étudiante de moins en moins homogène, dont 58% sont des femmes. L'âge varie de 19 à 99 ans et les jeunes fraîchement sortis des cégeps côtoient les adultes en perfectionnement.

Autre changement, les étudiants poursuivent en plus grand nombre des études de maîtrise et de doctorat. Depuis une dizaine d'années, le nombre de diplômés à la Faculté des études supérieures a augmenté de plus de 65%. Dans plusieurs domaines, notamment en médecine, en biotechnologies, en optique, en foresterie, en géomatique et en science de l'agriculture, l'Université Laval a fait ses preuves comme centre de recherches pures et appliquées. Aujourd'hui, la première université francophone en Amérique se classe parmi les dix grandes universités canadiennes de recherche. Au cours des dix dernières années, l'Université Laval a vu ses fonds externes de recherche augmenter de plus de 85%.

En un mot comme en mille, les quelques étudiants et professeurs du siècle dernier auraient peine à reconnaître leur Université!