La Fondation de l'Université Laval

Photo Marc Robitaille

Patricia Poitras,
mezzo-soprano

Un hommage changé en bourses d'études

par Louise Desautels

Patricia Poitras a vraiment le sens du partage... En décembre 1999, la chaîne culturelle de Radio-Canada et Patrimoine Canada lui remettaient les 500 exemplaires d'un tout nouveau disque réunissant quelques-unes des chansons qui ont fait sa renommée comme mezzo-soprano, dans les années 40 et 50. Que fait alors la chanteuse? Elle invite tous ceux qui veulent le disque à verser, en échange, un don aux étudiants en musique de l'Université Laval. «J'explique aux gens à quel point les conditions ne sont pas faciles pour les jeunes artistes qui doivent acheter leur instrument, se rendre à l'étranger pour perfectionner leur art, passer des auditions et dénicher des contrats.» Elle en sait quelque chose: elle a emprunté le même chemin, il y a plus de 60 ans...

De l'Abitibi...
Née à Québec en 1916, aînée d'une famille de neuf enfants, la petite Patricia passe ses dimanches à déchiffrer des partitions sur le piano familial. Au fin fond de l'Abitibi où la famille a suivi le père, arpenteur, la musique occupe une place de choix. À preuve, parmi les gâteries que les grands-parents expédient de Québec, disques et partitions se mêlent au chocolat.

En 1925, lorsque la famille revient dans la Capitale, le piano garde ses droits. L'adolescente, douée, donne ses premiers concerts, sans gêne et sans fausses notes. Puis, au milieu des années 30, la jeune femme entre au Collège de Sillery. Son professeur, sur Saint-Jean-de-l'Eucharistie, l'initie au chant et s'émerveille de sa belle voix. «Avant cette époque, je n'avais chanté que dans la salle de bain!», assure Patricia Poitras, soulignant par ailleurs qu'avec les années, la timidité l'a gagnée et qu'elle envisage alors avec peine la perspective de monter seule sur une scène, en faisant face au public. C'est pourquoi elle cherchera encore quelque temps à s'en tenir au piano, malgré les pressions de sa professeure. Mais l'attrait du chant est de plus en plus fort.

Après l'obtention de son baccalauréat en chant de l'Université Laval, en 1942, Patricia Poitras partage son temps entre son travail dans l'entreprise paternelle de courtage d'assurances et ses activités musicales: direction de chorale, cours de chant, concerts en salle ou à l'église, et récitals radiophoniques hebdomadaires. «C'est le début de ma vie de pompier, toujours à courir, commente-t-elle. Depuis ce moment, j'ai eu tellement de choses à faire chaque jour que je n'ai même pas eu le temps de me marier!» À plusieurs reprises, au cours de cette période, elle demande à un technicien d'enregistrer l'une ou l'autre chanson qu'elle interprète à la radio. Celui-ci, avec les moyens de l'époque, grave 27 disques acétates 78 tours.

À New York et Rome...
À l'automne 1948, la mezzo-soprano décide d'élargir ses horizons et part pour New York. Pendant quatre ans, elle aura un professeur de chant de grande réputation, Fritz Lehmann's. Dès ses premiers cours, celui-ci l'encourage à participer à la Metropolitain Audition on the Air, un concours prestigieux où elle se classe parmi les finalistes. Cette période «américaine» est également ponctuée de séjours à Québec et à Montréal, où elle participe aux toutes premières émissions de télévision.

En 1953, après une tournée canadienne, Patricia Poitras s'embarque pour l'Europe. «Je voulais avant tout élargir mon répertoire,» rappelle-t-elle. De 1954 à 1958, elle se frotte au milieu artistique de Rome, Paris, Vienne et Rotterdam où elle chante tantôt à la radio, tantôt en salle. Elle en rapporte de nombreuses nouvelles pièces et de magnifiques critiques. À son retour à Québec, elle partagera ce savoir avec les téléspectateurs de Québec, chaque semaine pendant quatre ans, ainsi que lors de conférences publiques.

Cette carrière hors du commun, c'est celle d'une femme de cran, soutenue par sa famille. «Les chansons qui apparaissent sur le CD constituent un beau témoignage de ce qu'on pouvait entendre à la radio de l'époque, en même temps qu'un hommage à une artiste de Québec qui a eu un rayonnement national», estime Chantal Belisle (Maîtrise en musique 1980), réalisatrice à la chaîne culturelle de Radio-Canada et l'une des instigatrices de ce projet de CD.

C'est bien comme un hommage que l'ancienne chanteuse a perçu l'aventure des derniers mois, après qu'elle eut mis la main, au fond d'une armoire oubliée, sur le paquet contenant ses 27 disques acétates dont 23 sont reproduits sur le CD. Le CD Patricia Poitras, mezzo-soprano présente sa voix telle qu'on a pu l'entendre à Radio-Canada entre 1947 et 1954, en plus de ses deux prestations avec l'orchestre du Metropolitain de New York, en 1949.

Puis à l'Université Laval
Mais cet hommage, elle a voulu qu'il profite aussi aux jeunes de l'Université Laval. Comme elle a passé toute sa vie de femme mûre sur le campus (professeure de chant à la Faculté de musique, première directrice du pavillon Agathe-Lacerte et attachée au Service des relations publiques, aujourd'hui Service des communications), Patricia Poitras reste liée à l'institution et préoccupée par les défis qui se posent aux étudiants-musiciens. C'est pourquoi, depuis janvier dernier, elle déploie toute l'énergie de ses 84 ans pour offrir le disque à toutes ses relations et les convaincre de verser un don en échange, puis pour expédier les CD par la poste, administrer le budget et échafauder des façons de remettre les bourses. Cela, bien sûr, en marge de sa demi-heure quotidienne de tapis roulant et de ses parties de plaisir sur le piano à queue qui occupe la meilleure place du salon...

Une telle préoccupation sociale n'est pas nouvelle chez elle. Sa vitalité a souvent profité à la communauté puisqu'elle a oeuvré, à titre de directrice bénévole ou même d'instigatrice, à diverses manifestations artistiques de Québec: les Lundis de l'Institut, les Concerts Couperin, la Journée internationale de la musique, etc.

La distribution des 500 CD achève, et Patricia Poitras est heureuse du résultat. Elle a hâte de se mettre à la réalisation de ses nouveaux projets. Deux d'entre eux consistent en des témoignages écrits. Un autre... est encore secret. Gageons que sa détermination habituelle fera que nous en entendrons rapidement parler!

On peut se procurer le disque de Patricia Poitras, et en même temps contribuer à créer des bourses pour les étudiantes et les étudiants en musique, en s'adressant au Secrétariat de la Faculté de musique, local 3312, pavillon Louis-Jacques-Casault, Université Laval (Québec) G1K 7P4 Tél.: 418-656-7061