La face cachée de l'exode

Photo Marc Robitaille

Trois piliers de la recherche à l'Université viennent d'accepter la direction de prestigieux centres étrangers. Derrière ces réussites, une ombre plane: les conditions actuelles du financement universitaire permettront-elles de recruter ceux qui demain succéderont à cette génération de bâtisseurs?

par Jean Hamann

Au cours des derniers mois, l'exode des cerveaux, ce problème aux multiples facettes, a pris le visage de trois professeurs à l'Université Laval. Coup sur coup, le spécialiste de l'obésité Claude Bouchard, l'océanographe Louis Legendre et l'astrophysicien Jean-René Roy, piliers de centres qui, au cours des 25 dernières années, ont conduit l'Université Laval dans les ligues majeures de la recherche, ont accepté la direction d'importants instituts étrangers, où des conditions et des défis exceptionnels les attendaient

Bien sûr, ces nominations célèbrent l'excellence des trois professeurs et une partie de ce prestige rejaillit sur l'Université qui a favorisé leur épanouissement comme chercheurs. Mais, derrière ces succès, une ombre plane: le financement précaire des universités québécoises permettra-t-il l'embauche de jeunes chercheurs qui pourront continuer l'oeuvre entreprise par cette génération de bâtisseurs?

L'étoffe des bâtisseurs

La carrière de ces trois professeurs illustre l'évolution spectaculaire qu'a connue la recherche dans l'ensemble de l'Université depuis un quart de siècle. Lorsque Claude Bouchard est arrivé au Département d'éducation physique au milieu des années 1960, la recherche n'avait pas encore quitté les blocs de départ; 30 ans plus tard, les 18 chercheurs du Laboratoire des sciences de l'activité physique récoltaient annuellement plus de trois millions de dollars pour leurs travaux. «Grâce à ses qualités de leader, il a bâti un centre de calibre international là où, au départ, il n'y avait aucune activité de recherche», souligne son collègue Marcel Boulay. En 1992, Claude Bouchard obtenait la direction d'un projet canado-américain sur la génétique, l'activité physique et la santé dans lequel les National Institutes of Health des États-Unis ont investi dix millions de dollars en cinq ans. La somme était significative, bien sûr, mais la consécration internationale qui l'accompagnait l'était bien davantage. Depuis, le chercheur recevait constamment d'alléchantes offres d'emploi de l'étranger. À l'automne 1999, il acceptait finalement la direction du Pennington Biomedical Research Centre à Baton Rouge en Louisiane, un centre de 400 personnes voué à la recherche sur l'obésité, dont le budget annuel de fonctionnement dépasse 30 millions de dollars US.

Il y a 27 ans, Louis Legendre a jeté l'ancre au Département de biologie, en raison de la présence du Groupe interuniversitaire de recherches océanographiques du Québec. «Même si le GIROQ n'existait que depuis trois ans, Louis Legendre a contribué à le faire passer dans l'ère moderne grâce à son approche systémique, plutôt que descriptive, des écosystèmes marins, commente Louis Fortier, actuel directeur du groupe. Les travaux qu'il a menés dans une soixantaine de pays ont contribué et contribuent encore à la reconnaissance internationale du Québec dans le domaine de l'océanographie.» Ses pérégrinations lui auront permis d'être apprécié à l'étranger puisqu'il y a quelques mois, le Laboratoire d'océanographie de Villefranche-sur-Mer, sur la Côte d'Azur, lui a offert, sans appel, la direction d'une de ses deux composantes. «Je dirige une équipe de 55 océanographes, soit plus qu'il y en a en fonction dans tout le Québec présentement», observe-t-il.

Si, en deux décennies, l'astrophysique québécoise est sortie du trou noir, elle le doit, en bonne partie, à Jean-René Roy et au Groupe de recherche en astrophysique. Embauché en 1977, au moment où l'Université Laval et l'Université de Montréal achevaient la construction de l'Observatoire du mont Mégantic, Jean-René Roy a couvé la première génération d'astrophysiciens formés au Québec. Il leur a aussi montré qu'il était possible d'accéder aux meilleurs instruments d'observation au monde en se frottant à la compétition internationale. Un habitué du télescope Canada-France-Hawaii, il atteignait le sommet de son art en 1995 en obtenant du temps d'observation à bord de l'Observatoire spatial Hubble. Le printemps dernier, Jean-René Roy a reçu une offre qu'il ne pouvait refuser: la direction scientifique du télescope international Gemini à Hawaii, un des chantiers majeurs en astrophysique sur la planète. «Mon départ ne sera sans doute pas comptabilisé dans les cas d'exode de cerveaux parce qu'officiellement, à 56 ans, je pars à la retraite. Mais, dans les faits, c'en est un.»

La mondialisation des cerveaux

Le départ de ces trois chercheurs suscite un mélange de fierté et de déception au sein de la direction de l'Université. «Nous sommes heureux pour eux parce qu'il s'agit de nominations prestigieuses mais on perd trois bons chercheurs, reconnaît le vice-recteur aux affaires académiques et étudiantes, Claude Godbout. Il n'y avait pas grand-chose à faire pour les retenir car les postes qui les attendaient étaient exceptionnels.»

Néanmoins, ces départs inquiètent. D'autres chercheurs moins connus mais très prometteurs ont également plié bagage récemment. L'année dernière, 20 professeurs ont accepté des postes dans le secteur privé ou dans d'autres universités. En raison du sous-financement universitaire, «les conditions pour attirer et garder les meilleurs professeurs ont disparu parce que nous ne pouvons plus leur offrir un salaire compétitif, de l'équipement de pointe, du personnel de soutien en nombre suffisant, bref un environnement de travail attrayant», déclarait le recteur François Tavenas, en mars dernier, devant la Commission de l'éducation. Le recrutement de spécialistes très en demande dans l'entreprise privée cause de sérieux maux de tête aux universités. «Si vous cherchez à recruter un Ph.D. en finances par exemple, sortez votre carnet de chèques, parce que ça va coûter cher, a ajouté le recteur. C'est en dehors des échelles de salaire que toutes les universités sont capables de payer.»

Il n'y a pas que la concurrence avec le secteur privé qui pose problème. «Les universités se livrent une guerre féroce pour recruter de bons candidats», observe Jean Huot, directeur du Département de biologie, qui, à l'instar des autres directeurs de département, doit composer avec cette réalité dans ses démarches de recrutement. «Outre le salaire, les chercheurs considèrent les fonds de démarrage mis à leur disposition pour équiper leur labo. Ici, nous leur offrons
10 000$, l'Université de Toronto avance 70 000$, et Berkeley,
250 000$. On ne peut pas rivaliser avec ça. Il faut faire valoir d'autres atouts comme la qualité de vie à Québec pour les attirer ici.»

L'exode intérieur

«Le fait que je parte aux États-Unis pour diriger un projet international n'est pas dramatique en soi, estime Jean-René Roy. C'est courant dans les grandes universités et c'est le signe que l'Université Laval a atteint une certaine maturité en recherche. Le vrai drame est que je risque de ne pas être remplacé. Depuis 20 ans, l'Université a constitué des équipes, en astrophysique et dans d'autres domaines, qui se sont imposées parmi les meilleures dans le monde, mais les coupures menacent de détruire tout ce que nous avons construit.» Son cas n'est malheureusement pas unique à l'Université ni dans le réseau québécois. Depuis 1994, le sous-financement des universités s'est traduit par la disparition de plus de 1000 postes de professeurs universitaires au Québec. L'an dernier, 80 professeurs ont quitté l'Université (retraites, démissions ou décès) et, cette année, 100 autres les imiteront. L'Université espère en remplacer deux sur trois. En six ans, les effectifs professoraux sont passés de 1 646 à 1 420. «C'est impossible de perdre 226 professeurs sans en ressentir les effets en enseignement et en recherche», laisse tomber Claude Godbout. Selon les projections budgétaires de l'Université, l'attrition du corps professoral pourrait se poursuivre jusqu'en 2005.

La perte d'un chercheur influence non seulement la productivité de son centre mais aussi l'économie d'une ville et d'une région, signale Louis Legendre. «J'ai obtenu plusieurs millions de dollars en subventions au cours de ma carrière, dont une bonne partie a été injectée dans l'économie de la région de Québec. En bout de ligne, l'activité intellectuelle d'un chercheur se traduit par des jobs.» Malheureusement, le Québec n'a pas de culture en recherche et il pourrait éventuellement en payer le prix, déplore pour sa part Claude Bouchard. «Dans mon domaine, qui dit recherche dit développement technologique, applications commerciales et progrès pharmaceutiques. Les bons emplois suivent. C'est une des caractéristiques fondamentales de l'économie du savoir.»

Bâtir l'avenir

Ces bouleversements surviennent à un moment crucial pour l'Université. Entre 1996 et 2006, plus de la moitié du corps professoral partira à la retraite. «L'avenir de l'Université Laval comme grande université de recherche se joue pendant cette période», souligne le projet de Convention de développement institutionnel que la direction de l'Université a présenté au ministre de l'Éducation en octobre.

Au cours des cinq prochaines années, l'Université utilisera donc toutes les avenues possibles pour renouveler son corps professoral. «On prévoit obtenir 125 postes aux programmes de chaires du FCAR et de Chaires de recherche du Canada, dit le vice-recteur aux affaires académiques et étudiantes. Nous travaillons également à d'autres projets de chaires industrielles. Combinées au budget d'embauche régulier de l'Université, ces mesures devraient permettre d'ouvrir deux postes pour trois départs d'ici 2005. Il faudra donc choisir de façon très stratégique les domaines dans lesquels se fera l'embauche.»

Ces choix s'exerceront de façon à répondre aux besoins de la société, à maintenir la qualité des programmes de formation et à appuyer les équipes de recherche les plus performantes. À cet effet, le Plan de développement de la recherche, que l'Université a adopté cet automne, a fixé des balises. «Le Plan identifie les forces de l'Université et il orientera l'attribution des postes pour les chaires de recherche et pour le recrutement de nouveaux professeurs, signale Claude Godbout. Cette stratégie devrait nous permettre de recruter au moins 300 professeurs au cours des cinq prochaines années, tout en respectant notre plan de redressement financier.»