Sommaire, automne 1999

 

 

 

 

Pharmaciens de père en fils

Depuis 1924, l'année où fut créée l'École de pharmacie, et même avant cette date, les vieilles familles de pharmaciens de Québec, comme les Demers, Marquis ou les Martel, ont influencé l'histoire de l'enseignement de la pharmacie à Laval.

par Louise Desautels

 

Il y a 75 ans, naissait l'École de pharmacie de l'Université Laval, devenue l'an dernier Faculté de pharmacie. Son histoire se mêle étroitement à celle des officines ayant pignon sur rue dans la région. De Jean-Baptiste et Joseph Martel à Lyse Demers, en passant par les Marquis père et fils, les pharmaciens ont influencé leur établissement d'enseignement, tout comme celui-ci les a influencés. «Encore aujourd'hui, au moment d'établir nos projets d'avenir, nous avons à coeur de rester en contact avec la réalité des pharmaciens, qu'ils exercent en officine, à l'hôpital ou dans l'industrie», assure le doyen Jacques Dumas (promotion 1966).

 

Au détour du siècle

À elle seule, la plus vieille famille de pharmaciens du Canada personnifie les multiples étapes de l'implantation de l'enseignement de la pharmacie à Québec. C'est à la Faculté de médecine de l'Université Laval, vers 1870, que Jean-Baptiste et Joseph Martel ont suivi leurs cours de base en pharmacie. Complétée par un stage en officine, cette formation permettait d'obtenir la licence de pratique. Jean-Baptiste a ouvert sa pharmacie au carré d'Youville, dans le Vieux-Québec, alors que Joseph établissait la sienne à Loretteville, où elle est toujours en activité après 125 ans. Huit de leurs descendants choisiront aussi cette profession.

À partir de 1916 cependant, la Loi de pharmacie devient plus exigeante et les aspirants doivent s'exiler à Montréal pour recevoir une formation complète. Sous la pression de plusieurs pharmaciens de la région, l'Université Laval ouvre son École de pharmacie huit ans plus tard. Certains des descendants directs des deux frères Martel y ont obtenu leur diplôme. Et trois d'entre eux exercent toujours la profession, dont Claude (1979), qui occupe le même local commercial que son arrière-grand-père Joseph, à la suite de son père Raymond (1949)!

Aucun membre de la famille Martel n'est actuellement inscrit à la Faculté de pharmacie, mais rien n'est perdu. «La pharmacie a été pour moi une vocation tardive, relate Claude Martel, un sportif qui a d'abord misé sur un bac en éducation physique (1976). Alors, je ne mets pas de pression.» Le fait que les finissants en pharmacie ont un taux de placement de 100% ne laisse personne insensible, Martel ou pas!

 

Du produit au client

L'histoire de la famille Marquis illustre un autre aspect de l'évolution de la pharmacie. Quand Antonin ouvre son officine dans Limoilou, en 1926, tout pharmacien fabrique des médicaments avant de les vendre. Mais la pratique ne tardera pas à connaître des bouleversements. C'est lui qui, à titre de directeur de l'École de pharmacie de 1928 à 1967, amorce le virage vers une pharmacie clinique préoccupée du patient et de ses réactions à la médication.

Cette orientation s'accentuera au fil des ans. «L'École s'est souvent démarquée à ce chapitre, observe le professeur Gilles Barbeau (1968), directeur de l'École de pharmacie de 1995 à 1997 et qui en a retracé l'histoire. Avec Montréal, nous avons les premiers développé un stage clinique en milieu hospitalier en 1972. Nous avons aussi les premiers au Canada implanté un cours en pharmacie gériatrique en 1977 et instauré une maîtrise en pharmacie d'hôpital en 1993. Et encore les premiers au Canada, nous avons offert aux pharmaciens en exercice un programme de deuxième cycle en pharmacie d'officine en 1996. Cela a permis de passer du produit au client, c'est-à-dire de la pharmacie chimique à la pharmacie clinique.»

Selon le fils d'Antonin Marquis, Jean-Claude (1952), qui a repris la pharmacie paternelle entre 1967 et 1985, deux éléments ont complètement bouleversé la pratique à partir des années 1940 et engendré cette évolution: la mise au point de nouveaux ingrédients actifs, comme les antibiotiques ou la cortisone, et l'arrivée sur le marché des médicaments produits par l'industrie. «Il fallait désormais que le pharmacien devienne un véritable consultant médical, relate-t-il. Plus les médicaments devenaient potentiellement efficaces, plus ils pouvaient entraîner des effets adverses: un spécialiste devait se préoccuper d'en aviser les patients et être en mesure de fournir une opinion de santé.» Cette idée, Jean-Claude Marquis la défendra sur toutes les tribunes, autant à titre de chargé de cours à l'École de pharmacie qu'à celui de président de l'Ordre des pharmaciens du Québec et de l'Association québécoise des pharmaciens propriétaires.

Tout en assumant graduellement leurs nouvelles fonctions, les pharmaciens n'ont pourtant pas cessé toute fabrication de médicament aussitôt les produits brevetés arrivés sur leurs tablettes. Lyse Demers rapporte qu'à la fin des années 1950, son père, Louis-Phillipe (1949), de qui elle a repris la pharmacie, fabriquait encore des lotions dermatologiques. Il offrait même un sirop maison contre la toux. C'était encore l'époque des potions et pilules aux vertus mystérieuses «Pendant longtemps, les gens ne savaient pas exactement ce qu'ils prenaient, rapporte-t-elle. Au-jourd'hui, ils veulent le savoir et c'est notre rôle de diffuser cette information.»

 

Le virage rose

Diplômée de l'École en 1987, Lyse Demers a connu l'époque où la pharmacie clinique était à l'honneur dans les cours. Mais elle a aussi fait partie des classes à dominance féminine, devenues la norme à la Faculté de pharmacie depuis le milieu des années 1970. Ayant à l'époque de jeunes enfants, l'étudiante envisageait avec bonheur un travail à temps partiel. «Beau piège, conclut-elle en riant. Je visais 15 heures par semaine, mais j'en fais plus de 40!»

Et elle n'est pas la seule. «Les études montrent que les hommes et les femmes travaillent grosso modo le même nombre d'heures», note Jacques Dumas. Si elles ne soulignent pas de différences à ce point de vue, les mêmes études, menées au début des années 1990, révèlent que les hommes ont par contre un revenu supérieur à celui des femmes. «Mais en fouillant un peu, précise encore Jacque Dumas, nous nous sommes rendu compte que le nombre d'ordonnances à l'heure constituait le facteur déterminant. Si l'on compare les pharmaciens et les pharmaciennes qui fournissent une quantité de travail équivalente, ils obtiennent un revenu équivalent. Autrement dit, les femmes travailleraient davantage dans les pharmacies qui valorisent le conseil au patient.»

Comme leurs collègues masculins, les femmes choisissent, et de plus en plus, le milieu hospitalier où se dirigent près de 20% des finissants. «Ce milieu connaît actuellement une importante pénurie de pharmaciens», remarque le doyen.

 

Domaines d'avenir

Les activités de recherche ont pris une importance grandissante à l'École, puis à la Faculté de pharmacie. «L'École a fait sa marque avec des recherches dans le domaine du métabolisme des médicaments, de la pharmacocinétique et des médicaments antiarythmiques, considère Gilles Barbeau. Plus modeste, la recherche en chronopharmacologie (étude de l'effet des médicaments en fonction de l'heure d'administration) présente une originalité certaine puisque nous étions la seule unité de pharmacie en Amérique à travailler dans ce domaine.»

Les nouvelles orientations de la Faculté restreignent cependant les champs de recherche qui s'y maintiendront. «Nous avons choisi de miser sur les domaines où nous avons des compétences exclusives et où il y a pénurie de chercheurs», rapporte Jacques Dumas. La Faculté a donc ciblé la pharmacocinétique, la pharmaco-épidémiologie et la technologie pharmaceutique.

Ce souci de répondre aux besoins du marché poussera également la Faculté à poursuivre et même à accentuer ses activités de formation continue auprès des pharmaciens en exercice. Au fil des ans, elle met sur pied diverses formules: lundis cliniques, brunchs pharmaceutiques, soirées thématiques et journées pharmaceutiques. «Où qu'il travaille, le pharmacien n'a jamais fini d'apprendre s'il veut assumer la responsabilité du succès de la thérapie, souligne Jacques Dumas. Il doit aujourd'hui intervenir dans le choix de la médication, transmettre aux patients les précautions à prendre, assurer le suivi et procéder, au besoin, à des réajustements.»

Lors des débuts de l'enseignement de la pharmacie à l'Université Laval. En avant au centre: Alfred-Émile Francoeur, premier directeur de l'École de pharmacie et derrière lui, à sa gauche, Antonin Marquis qui en sera le directeur de 1928 à 1967. La pratique de la pharmacie a grandement évolué. Ci-contre, la pharmacie de l'Hôtel-Dieu de Québec en 1931.

Aujourd'hui, le rôle conseil du pharmacien prend de plus en plus d'importance.
Sommaire, automne 1999