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Le déséquilibre entre le nombre des hommes et celui des femmes à luniversité laisse entrevoir des bouleversements sociaux et humains insoupçonnés.
par Jean Hamann
«En 1970, un professeur universitaire qui enseignait à une classe moyenne avait devant lui un groupe composé à 40% de femmes. Cette année, le même professeur constaterait quun chamboulement complet des sexes sest produit depuis: en première année de bac, près de 61% des étudiants sont maintenant des étudiantes! Plus de six sur dix
Et, selon les experts, il sagit là dune tendance lourde qui nest pas près de se démentir et dont londe de choc se fera sentir bien au-delà des campus universitaires.
Chercher la flamme
Pour Pierrette Bouchard, de la Faculté des sciences de léducation, les raisons les plus évidentes pour expliquer ce nouvel ordre des choses ne relèvent pas dun mystère glorieux: les filles travaillent davantage, elles réussissent mieux et elles décrochent moins que les gars. «Depuis quelles ont accès au même système déducation que les garçons, les filles ont investi luniversité. Pour elles, les études universitaires représentent un outil de promotion sociale grâce auquel elles accèdent au savoir et à lautonomie.»
Son collègue Pierre Bélanger a constaté que la flamme universitaire vacillait chez les jeunes hommes. «Entre 1960 et 1980, le désir de faire des études à luniversité est allé en augmentant chez les garçons du secondaire. Depuis, il stagne sous la barre des 50%. Les filles, elles, ont connu un départ plus lent, mais, poussées par les grands mouvements féministes, elles ont dépassé les gars au début des années 1980, et la hausse se poursuit toujours.» Aujourdhui, à succès scolaire équivalent, les filles souhaitent davantage fréquenter luniversité que les garçons. «Même les filles qui sont faibles en classe veulent faire des études universitaires», note-t-il.
Des impacts sociaux
Malgré la forte présence des femmes aux études universitaires, Pierrette Bouchard nanticipe pas de féminisation rapide des professions. «Les filles se retrouvent encore souvent dans les filières traditionnelles et les programmes généraux. Elles sont sous-représentées dans les secteurs les plus porteurs, de sorte que leur réussite scolaire ne se transforme pas encore en réussite sociale. Considérant la maternité et la conciliation travail-famille, les femmes risquent dêtre moins présentes sur le marché du travail quaux études universitaires.»
La boule de cristal de Simon Langlois présente les choses autrement: la sous-représentation des hommes est le signe annonciateur dun tremblement de société dont lépicentre sera localisé sur les campus. Cest là que surviendront les premières secousses. «Si les universités ne parviennent pas à attirer plus dhommes, le recrutement étudiant va chuter. Ce déficit va sajouter au problème de la dénatalité anticipée pour accentuer le déficit de recrutement», analyse le professeur du Département de sociologie.
Par effet domino, ce problème universitaire risque de perturber le monde du travail. «Léconomie du savoir occupe une place grandissante dans le marché de lemploi. Si les universités ne forment pas suffisamment de spécialistes pour répondre aux besoins de la société, il y aura des répercussions économiques», prédit-il.
Des impacts amoureux
Le déséquilibre des sexes à luniversité pourrait aussi se répercuter jusque dans la vie sentimentale des personnes. «Les couples se forment souvent entre gens de même origine sociale et de même niveau déducation, un phénomène que les sociologues appellent la congruence des statuts, signale Simon Langlois. Dans un ménage, la non-congruence peut entraîner des problèmes de conciliation dintérêts et de modes de vie et, éventuellement, constituer une cause de divorce. Considérant le déséquilibre actuel à luniversité, les diplômées universitaires risquent davoir plus de difficultés à trouver un conjoint avec qui elles pourront avoir une relation intéressante.» Le chercheur estime même que le phénomène pourrait avoir des impacts démographiques. En effet, au problème de non-congruence des statuts sajoute le fait que les femmes plus scolarisées ont moins denfants. Tout cela additionné, on peut prévoir que la fécondité ne remontera pas, résume-t-il.
Finalement, avance le sociologue, si les diplômées universitaires obtiennent une part grandissante des postes professionnels dans la société, le rôle traditionnel de pourvoyeur qui incombait à lhomme sera remis en question. «Si la femme devient le principal pourvoyeur du ménage, il pourrait y avoir des conséquences sur la vie des couples et sur le bien-être des hommes eux-mêmes. La transformation rapide du rôle traditionnel de lhomme nest pas étrangère au taux élevé de suicide chez les Amérindiens.»
Marcel Monette, psychologue et vice-doyen à la Faculté des sciences de léducation, estime lui aussi que beaucoup dhommes ne sont pas prêts à pareil changement. «Lhomme qui naccepte pas de perdre son rôle de principal pourvoyeur pourra sombrer dans la dépression, éprouver une frustration qui peut conduire à la violence ou encore mettre un terme à la relation. Lautre solution est de sadapter. Cest possible de changer, mais cette importante transformation est très déstabilisante.»
Succès sans sexe
Il ny a pas de solutions simples pour réduire lécart de réussite scolaire entre garçons et filles, mais «il faut sattaquer aux causes de ce problème sans tarder, pour ne pas reproduire aujourdhui les injustices dont ont été victimes les filles dans le passé», estime Simon Langlois.
Pour Égide Royer, psychologue et spécialiste des jeunes en difficulté scolaire, une partie de la solution passe par la présence accrue des hommes dans léducation des enfants. «À la maison, les pères participent de plus en plus à léducation de leurs enfants. À lécole primaire par contre, les hommes sont peu présents. Près de 90% des postes denseignants sont occupés par des femmes.»
Cette forte représentation féminine nest pas la cause des insuccès scolaires de garçons, insiste le professeur Royer. «Les petits gars en particulier ceux qui ont des difficultés dapprentissage marquées et les petites filles retireraient une plus value de la présence de modèles masculins. Voir un gaillard de six pieds lire de la poésie devant la classe envoie plusieurs messages aux élèves. Des gars, ça peut réussir des études, ça peut devenir professeur, ça lit des livres et ça a des émotions.»
Sa collègue Pierrette Bouchard estime que le débat actuel sur les difficultés scolaires des garçons souffre dabus de généralisation. Elle ne croit pas à lhypothèse du manque de modèles masculins à lécole primaire, ni à la nécessité dadapter la pédagogie pour les garçons, ni au retour des classes séparées. «Les gens extrapolent à tout un sexe des problèmes qui relèvent peut-être dautres facteurs. Nos études montrent que ce sont les garçons des milieux défavorisés qui réussissent moins bien à lécole. Dans ces milieux, la culture dominante nest pas de réussir sa vie en passant de longues années sur les bancs décole.»
Égide Royer appelle les statistiques à la barre. Au Québec, en 2003, 39% des gars de 20 ans nont aucun diplôme secondaire, contre 24% des filles. Parmi les hyperactifs, on compte six gars pour une fille. Chez les enfants en difficulté dapprentissage, on parle de trois gars pour une fille. «Jaurais un problème éthique à dire que ça ne prend pas une approche adaptée au sexe pour régler le problème, dit-il. Il y a des différences et nous devons en tenir compte. Dans une perspective denseignement et dapprentissage, avoir un groupe denseignants presque uniformément féminin ne constitue pas la situation idéale.»
Si les deux spécialistes divergent dopinion sur la voie à suivre pour résoudre ce délicat problème, ils sentendent néanmoins sur un point: il ne faut pas faire de guerre des sexes sur le dos des garçons et des filles. «Ce quil faut viser, insiste Pierrette Bouchard, cest la réussite scolaire de tous les jeunes.»
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