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6 avril 2006

   

Université Laval

Vous avez dit "avenir"?

L'ingénieur et philosophe Bruno Jarrosson ne jure que par l'instant présent

par Renée Larochelle

"Aujourd'hui, l'importance d'une personne ne se mesure pas au travail qu'elle fait mais au temps qui lui manque pour tout faire." Auteur de 14 ouvrages sur le temps, Bruno Jarrosson est dans son élément quand il parle de ce milieu indéfini où se déroulent nos existences et où le changement constitue la seule chose qui ne change jamais. Ingénieur et directeur associé chez Atlantic-Intelligence, Bruno Jarrosson enseigne également la philosophie des sciences et la théorie des organisations à Paris IV Sorbonne. Invité à prononcer une conférence par l'Institut Technologies de l'information et Sociétés (ITIS) le 28 mars au Cercle du pavillon Alphonse-Desjardins, l'homme a souligné que c'était l'essence de la condition humaine que de manquer de temps.

"Si on pense à toutes les choses qu'on pourrait faire, on se gâche carrément la vie, affirme Bruno Jarrosson. En fait, on peut trahir la vie au nom de tout ce qu'on ne peut pas faire." Et qu'est-ce que se gâcher la vie? "Par exemple, c'est ce moment d'inattention que nous avons face à une personne qui souhaite nous dire quelque chose d'important mais qui ne le fera finalement pas parce qu'elle voit bien que nous consultons notre montre et que nous sommes déjà occupé à autre chose dans notre tête, dit Bruno Jarrosson. Le temps, c'est de l'écoute et de la disponibilité. Et c'est parce que j'ai donné du temps à une personne que mon temps s'enrichit et prend de l'épaisseur. Donc, il faut donner du temps pour en avoir." Ce principe s'applique d'ailleurs à tous les domaines de la vie, que ce soit le temps qu'on s'accorde pour mieux comprendre une discipline, un auteur ou les règles d'un sport. C'est parce qu'on a donné du temps à un domaine que ce domaine peut donner du contenu à notre temps.

Investir dans son avenir
À cause de son extrême fluidité, tenter de mettre le doigt sur le temps est plus difficile que de pointer une date sur le calendrier. En effet, qu'est-ce que le passé, sinon qu'il n'existe plus? Que dire de l'avenir qui est le temps à venir et qui n'existe donc pas, par définition? Quant au présent, il est le basculement de l'avenir dans le passé. Pas simple tout ça, convient Bruno Jarrosson. Mais dans cette trajectoire du temps qui n'arrête jamais, seul le présent est. Et il y est tout le temps. Dans une culture occidentale basée sur les valeurs de l'épargne et de l'investissement et où l'avenir donne le ton au présent, il n'est pas surprenant que la dépression mentale, qui est perte de l'anticipation positive, touche beaucoup de gens. "Au Moyen-Âge, l'homme considérait que la seule raison de sa présence sur terre était de conquérir le salut de son âme, révèle Bruno Jarrosson. Par conséquent, le plus beau jour de sa vie était le dernier puisque c'est à ce moment qu'il rencontrait enfin Dieu."

Même si des siècles nous séparent de cette époque où la mort donnait un sens à la vie, nous continuons aujourd'hui d'accorder plus d'importance à ce qui n'est qu'une pure vision de l'esprit: l'avenir. Pour Bruno Jarrosson, il faut au contraire trouver la joie et le bonheur de vivre là où ils se trouvent, c'est-à-dire dans le présent du présent. "Le temps ne se stocke pas et on ne peut pas l'économiser, a conclu le conférencier. Dans cette optique, la question ne consiste pas à vouloir gagner du temps ou à ne pas vouloir en perdre, mais à vivre au présent."