Au fil des événements
 

23 mars 2006

   

Université Laval

Allez vous faire voir

Les graffiteurs marquent l'espace urbain de leurs traces contestataires

par Renée Larochelle

Pour le graffiteur, graffiter constitue un moyen d'exister sans se faire voir et un moyen de se faire voir sans se faire entendre. En marquant illégalement les murs des bâtiments des villes, le graffiteur sait qu'il contrevient à l'autorité et qu'il joue avec le feu. Toutefois, ce geste lui permet de laisser sa trace, de prendre symboliquement possession de la ville. Discrétion et rapidité sont de mise dans cette opération effectuée dans l'ombre mais qui révèle au grand jour le besoin du graffiteur d'habiter la ville à sa façon, de s'approprier l'espace pour peut-être mieux y respirer.

C'est l'un des constats que fait Alexandre Ollive dans son mémoire de maîtrise en géographie. À l'instar d'une douzaine d'étudiants et d'étudiants à la maîtrise, il a livré les résultats de ses recherches, lors de la 5e édition du colloque étudiant du Département de géographie qui a eu lieu le 17 mars. "J'ai toujours été impressionné par le nombre de graffitis qu'on retrouve dans les villes, dit Alexandre Ollive pour expliquer son choix de sujet d'étude. Ils sont autant présents dans les villes américaines que dans les villes européennes. C'est un phénomène de société important."

Pour les fins de sa recherche intitulée "Mon mur, ma rue, mon espace public: Oppression, transgression et création de territoire par les graffiteurs de Québec", Alexandre Ollive a interviewé 68 graffiteurs et les a suivis dans les rues de Québec. "Contrairement à l'opinion généralement répandue selon laquelle les graffiteurs proviennent de milieux défavorisés, mes interlocuteurs sont issus de la classe moyenne, affirme Alexandre Ollive. Ils ont entre 14 et 30 ans; certains étudient au cégep et d'autres à l'université. En dehors du temps passé à graffiter - qui dépasse rarement une heure par semaine - ils vaquent à leurs occupations, comme tout le monde. Ils ne se considèrent pas comme des marginaux mais bien comme des excentriques et des contestataires. Ils affirment apprécier la décharge d'adrénaline qui accompagne le geste de graffiter." Parmi les motivations des graffiteurs figurent le besoin de passer un message, de faire leur marque, ou tout simplement d'être reconnus - au sens propre et figuré - par d'autres graffiteurs.

Faire parler la ville
Concentrant leurs activités dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, le Vieux-Québec et la zone industrielle du secteur Saint-Malo, les graffiteurs qu'Alexandre Ollive a rencontrés éprouvent du respect pour le travail de leurs congénères. En effet, il ne leur viendrait jamais à l'esprit de dessiner un graffiti sur un mur déjà "occupé". "Généralement, les graffitis les plus recherchés d'un point de vue esthétique sont situés un peu à l'extérieur du centre-ville, constate Alexandre Ollive. En effet, les graffiteurs doivent prendre leur temps pour réaliser ce qu'ils ont déjà en tête et ont donc besoin d'être à l'abri des regards." Il existe cependant des "espaces légaux", permis par la Ville de Québec, où des graffiteurs de grand talent ont pu s'adonner en toute quiétude à leur passion. C'est le cas des graffitis qu'on retrouve sous l'autoroute Dufferin-Montmorency, qui sont de véritables oeuvres d'art.

S'il est clair que les murs de la ville doivent être protégés du vandalisme, Alexandre Ollive souhaite que les autorités municipales fassent preuve d'une plus grande ouverture quant à la participation des habitants à créer la ville dans laquelle ils vivent. "Je verrais très bien la présence de murs vierges dans certains quartiers, dit l'étudiant. Les gens pourraient venir y dessiner, embellir l'espace, faire parler les murs et par là, faire parler la ville."