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9 mars 2006

   

Université Laval

Un modèle pour le Québec?

En Suède, l'optimisation de la production de matière ligneuse fragilise la forêt et menace la biodiversité

par Yvon Larose

Aux yeux des spécialistes de l'exploitation de la forêt, la Suède apparaît comme la quintessence de la foresterie productive. Et pour cause. Depuis les années 1920, la forêt commerciale suédoise a presque doublé de volume sur pied. De nos jours, elle permet aux industriels de récolter en moyenne 65 millions de mètres cubes solides de bois par an. Mais l'optimisation de la production de matière ligneuse a un coût environnemental. C'est ce qu'ont constaté les Suédois, il y a une dizaine d'années. D'une part, les forêts commerciales, dont l'âge ne dépasse pas 100 ans, sont plus denses, plus sèches, plus fragmentées et plus pauvres en essences feuillues et en bois mort que les forêts "naturelles" qui, elles, ont entre 250 et 300 ans. D'autre part, et faute d'habitats adéquats, près de 10 % des quelque 24 000 espèces de plantes et d'animaux vivant dans les forêts commerciales de la Suède sont menacées. Et plus de 300 d'entre elles pourraient disparaître dans les prochaines décennies.

"La prise de conscience du phénomène a suscité un mouvement politique visant à restaurer les habitats et surtout à prévoir une foresterie de rétention", explique Luc Bouthillier, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt. Rentré d'un congé sabbatique en Suède, ce dernier a souligné, dans un exposé au Centre de foresterie des Laurentides, le jeudi 2 mars, le rôle majeur joué par l'État suédois en la matière. "D'une part, le gouvernement a acquis des massifs appartenant à des propriétaires privés dans le but de garantir la conservation d'habitats essentiels. D'autre part, il a créé des réserves naturelles supplémentaires sur plus de 300 000 hectares. Mais la véritable innovation politique consiste en la sauvegarde, à la suite d'une mise volontaire de côté par les propriétaires forestiers, qu'ils soient privés ou industriels, de plus de 900 000 hectares en dix ans." Cela dit, la foresterie à saveur environnementaliste que les Suédois tentent de mettre en oeuvre se heurte à de grandes difficultés, en particulier en ce qui concerne les changements dans les pratiques. Recréer ou restaurer des conditions qui favorisent la richesse biologique consiste, entre autres, à laisser sur place des bouquets d'arbres, à introduire des arbres feuillus et à augmenter les débris au sol. "Les plantations suédoises sont tellement aménagées qu'il ne se perd pas de bois, indique Luc Bouthillier. Il y a très peu de bois mort au sol et très peu de chicots qui sont pourtant fondamentaux pour la biodiversité. Essayer d'induire de nouvelles pratiques forestières en ce sens s'avère contre-culturel."

La foresterie québécoise devrait-elle s'inspirer du modèle suédois? Après tout, les deux forêts sont très semblables et le rendement à l'hectare de la forêt suédoise est quatre fois plus élevé. "Nous sommes toujours dans une foresterie d'abattage et de cueillette, car nous n'avons commencé à reboiser de façon importante que vers 1985, répond Luc Bouthillier. Il faut réaliser qu'il y a un coût environnemental à s'ouvrir à une foresterie protégée. Il faut penser au volume de bois à laisser sur place après une coupe, pour protéger la ressource eau et les habitats des animaux. Parce qu'une forêt, ce n'est pas juste du bois." Une autre différence de taille découle du fait que les petits propriétaires fonciers détiennent 51 % des superficies forestières. Or, ces propriétaires croient qu'il est important de léguer à leurs descendants une forêt sur pied améliorée. Autre différence: les Suédois considèrent un programme d'investissement à long terme dès qu'une coupe forestière est envisagée. À la suite de la coupe, un cycle sylvicole se met en marche, lequel prévoit des activités de régénération, de nettoyage et d'éclaircie.