|
La société des poètes disparus
par Pascale Guéricolas
Gaston Miron est mort et Jacques Brault s'est retiré
à la campagne. La poésie québécoise
contemporaine manquerait-elle de figures d'autorité?
Manifestement, la poésie contemporaine québécoise
a du mal à se trouver. Réunis la semaine dernière
pour une table ronde dirigée par François Dumont,
le directeur du Centre Hector-de Saint-Denys-Garneau, poètes,
enseignants et éditeurs de revue ont dressé un
tableau plutôt sombre de ce genre littéraire en
mal de définition. Dénonçant tout à
tour la pléthore de publications, le manque de qualité
de la production, l'absence de réflexion critique et surtout
la tendance à désigner tout et n'importe quoi sous
le vocable de poésie, ces amoureux des mots semblent plutôt
désabusés devant les textes poétiques d'aujourd'hui.
C'est le poète, critique littéraire et chargé
de cours à l'Université Laval Thierry Bissonnette
qui a lancé la charge, en faisant remarquer que la toute
dernière édition du Festival de poésie de
Trois-Rivières, tout juste terminée, avait accueilli
autant de poètes que le Québec compte de lecteurs
de poésie. Bertrand Laverdure, directeur littéraire
aux Éditions Tryptique, a abondé dans le même
sens en se gaussant de la tendance actuelle à baptiser
tout et n'importe quoi poésie, ou encore, comme l'a expliqué
Antoine Boisclair, étudiant au doctorat à l'Université
McGill, de qualifier de poèmes "les nombreux textes,
performances ou bégaiements textuels marqués par
la culture du pur présent." Denise Brassard, professeur
de littérature à l'UQÀM et ancienne directrice
de la revue Exit, a décrit quant à elle
une poésie actuelle marquée par la négation,
le deuil, les jeux de mot abruptes, et dont la fuite effrénée
dans le langage ne crée que du vide. Un vide encore accentué,
selon elle, par la structure du monde de l'édition dont
la survie dépend essentiellement de la capacité
des collections à produire davantage de livres pour toucher
plus de subventions.
Cherchant à circonscrire les raisons de ce marasme, plusieurs
des invités de la table ronde ont souligné l'absence
de figures d'autorité parmi les poètes d'aujourd'hui.
"Il n'y a plus de polémiques, remarque Antoine Boisclair.
Les poètes semblent avoir peur de se référer
à un maître, on sent une certaine frilosité,
un consensus mou. On a perdu Gaston Miron et Jacques Brault est
moins présent depuis qu'il vit à la campagne."
François Dumont partage ce point de vue, lui qui souligne
le climat actuel d'"indifférence mutuelle" alors
que Denise Brassard rappelle que, dans les années 1950,
les poètes prenaient la parole au nom de la collectivité.
"Qui oserait le faire aujourd'hui sans se faire tirer des
tomates?" s'interroge-t-elle.
Pour Catherine Morency, membre du Centre Hector-de Saint-Denys-Garneau,
les difficultés de la poésie contemporaine s'expliquent
peut-être en partie par l'absence du livre. Immergés
dans des programmes universitaires de création littéraire,
les apprentis-poètes useraient de recettes pour concocter
leurs poèmes, en oubliant de lire leurs prédécesseurs.
De son côté, Bruno Laverdure constate que les subventions
serviraient davantage la cause du livre si elle aidaient la diffusion
par l'intermédiaire de collections disponibles dans les
bibliothèques. Le salut viendra peut-être des revues
littéraires où se discutent les grandes questions
de l'heure, ou encore de la traduction. François Dumont
a ainsi constaté que le Québec s'ouvre de plus
en plus à la parole des Canadiens anglais ou des Européens,
ce qui contribue au dynamisme de ce milieu littéraire.
|

|
|