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18 mars 2004

   

Université Laval

Jésus au dojo

Est-il possible de concilier la foi chrétienne et les arts martiaux japonais?

Comment un Occidental croyant peut-il concilier sa propre tradition religieuse avec l'art martial japonais qu'il pratique, par exemple le karaté, lorsqu'une autre religion, le bouddhisme zen, est étroitement associée à cette forme d'art martial au Japon? C'est pour trouver une réponse à cette question que Jean-Noël Blanchette a d'abord écrit un mémoire de maîtrise, ensuite une thèse de doctorat en théologie dont il a fait la soutenance en janvier dernier à l'Université Laval. "Au Japon, explique-t-il, certains arts martiaux comme le judo, le karaté et l'aïkido ne visent pas que le développement intégral de la personne. Ils ont comme but ultime son développement spirituel. En plus, dans ce pays, la tradition associe de manière étroite telle religion à tel art martial en particulier."

Sa thèse apporte deux éléments de réponse qu'il est allé chercher dans la culture et dans l'histoire du Japon. "Au 16e siècle, dit-il, des guerriers japonais adeptes des arts martiaux ont porté des symboles chrétiens sur leur armure. À cette époque, le christianisme était présent chez les élites comme dans la population japonaise. L'autre élément de réponse se trouve dans la diversité religieuse au Japon", rappelle celui qui pratique le karaté depuis une trentaine d'années, qui se définit comme chrétien et comme croyant, et qui enseigne la religion et la morale dans une école secondaire de Sherbrooke.

Jean-Noël Blanchette écrit dans sa thèse que la tradition religieuse japonaise repose sur une vision polythéiste qui a su s'enrichir d'éléments étrangers. C'est ainsi que le shintoïsme d'aujourd'hui vit en symbiose avec des éléments du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme. La tradition martiale, quant à elle, a connu des réformes constantes. "Ceci, écrit-il, montre que le karaté et les arts martiaux en général n'ont pas entretenu au cours de l'histoire de rapports exclusifs avec le zen en particulier, mais plutôt avec l'ensemble de la tradition religieuse japonaise. Ce rapport n'est pas essentiel, mais tout aussi bien déterminé par des circonstances historiques que par des choix culturels et personnels."

Un monde fermé
Jean-Noël Blanchette qualifie d'hermétique l'univers des arts martiaux traditionnels japonais. Selon lui, les relations entre individus sont de type vertical et l'obéissance ainsi que la loyauté à l'autorité sont de mise. Dans sa thèse, il critique les défenseurs occidentaux de cette tradition, en particulier le karatéka français Roland Habersetzer, auteur de nombreux ouvrages sur les arts martiaux, qui affirme l'existence d'un rapport exclusif entre le karaté et le zen. Dans sa thèse, l'auteur démontre plutôt la pluralité des rapports possibles entre cet art martial et toute autre forme de spiritualité. "La dimension spirituelle des arts martiaux, écrit-il, est une création culturelle, l'aboutissement d'une tension dynamique entre deux pôles de la culture japonaise, le profane et le religieux." Selon lui, la distinction entre le sacré et le profane, entre le monde surnaturel et le monde réel est beaucoup plus subtile au Japon qu'en Occident.

À partir du moment où il n'est pas obligatoire d'être Japonais, ni de devenir bouddhiste zen pour pousser très loin sa pratique d'un art martial comme le karaté, comment l'individu fait-il pour concilier sa foi chrétienne avec son cheminement martial? Une des pistes avancées par Jean-Noël Blanchette est le recours à l'ascèse. Cette discipline personnelle tend vers la perfection morale. "Nous avons des valeurs chrétiennes qui sont aussi belles que celles prônées par les arts martiaux visant le développement spirituel, poursuit-il. Ces arts martiaux prônent notamment le sens de la justice, le respect, la loyauté." Si le comportement du karatéka japonais prend sa source dans l'ancien code d'honneur des samouraïs de l'époque féodale, l'adepte occidental d'aujourd'hui peut s'inspirer du Moyen Âge européen. "À mon avis, il existait une spiritualité au sein de la chevalerie en Europe comparable à celle des guerriers japonais du passé. Mais nous l'avons oubliée."

YVON LAROSE