Au fil des événements
 

11 décembre 2003

   

Université Laval

Compagnons de la neige

Petra Mertens révèle la contribution des poètes immigrants à la littérature québécoise

Dans la famille de Petra Mertens, on ne se contente pas de remarquer au réveil que le soleil brille ou qu'il pleut. Fréquemment, les parents et les grands-parents de cette finissante au doctorat en littérature québécoise, sous la direction de François Dumont, professeur au Département des littératures, lancent des poèmes à la gloire du poirier de l'autre côté de la vitre ou soulignent le lever de lune, strophes à l'appui. "Ils connaissent des milliers de vers et m'ont vraiment transmis le goût de la poésie", remarque la jeune femme d'origine allemande qui vient de soutenir une thèse sur la poésie québécoise des immigrants entre 1953 et 1970. Tout naturellement, elle s'est donc tournée il y a quelques années vers un sujet de recherche lui permettant d'explorer à la fois sa passion pour ce genre littéraire et sa condition de néo-Québécoise.

Le choix de la période littéraire étudiée peut surprendre car généralement les recherches sur l'apport des immigrants à la culture d'ici portent sur les années 1980 ou 1990. "Justement, je me suis aperçue qu'on parlait fréquemment de gens comme Sergio Kokis ou de Dany Laferrière, mais beaucoup moins des écrivains arrivés au moment de la Révolution tranquille, quand la société québécoise changeait beaucoup", explique-t-elle. Petra Mertens a donc choisi 22 poètes écrivant en français, en s'appuyant sur les oeuvres recensées dans le Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec . La plupart de ces créateurs provenant de France, de Belgique, d'Haïti, de Yougoslavie, de Tchécoslovaquie, de Pologne, maniaient déjà le français en prenant pied en terre québécoise. Selon la finissante au doctorat, plusieurs d'entre eux ont adopté la langue de leur nouvelle patrie pour écrire car leurs propres mots étaient trop chargés d'émotions et de sens.

Des constructions identitaires
Dans sa thèse, Petra Mertens ne se contente pas de souligner l'apport de ces nouveaux poètes. Elle établit un parallèle entre le travail de construction identitaire qu'effectuent les immigrants de façon individuelle et face à la société d'accueil, et celui des écrivains natifs du Québec plongés alors en plein questionnement. La chercheure met ainsi en relation le poème Cage d'oiseau avec un texte écrit par le poète yougoslave Alain Horic s'inspirant des vers d'Hector de Saint Denys Garneau. Les vers de l'un et de l'autre parlent de solitude, de remise en question, mais un espoir se dessine dans le poème du néo-Québécois qui voit son arrivée dans le Nouveau monde comme une seconde naissance.

Les poètes immigrants ne passent pas leur temps à s'interroger sur leur sort, ils frayent aussi avec leurs collègues natifs du Québec et se constituent une nouvelle famille comme dans le poème Compagnons de la neige, écrit par Juan Garcia, se rapprochant des écrits de son grand ami Gaston Miron. Lucides face à la société qui les accueille, les créateurs n'hésitent pas à dénoncer l'étouffement dont souffre le Québec dans les années soixante. Petra Mertens met ainsi côte à côte les poèmes de Michel Van Schendel, un poète d'origine française qui a récemment reçu un Prix du Québec, et ceux de Jacques Brault, en remarquant que le processus de changement s'amorce de façon plus douce et moins révolutionnaire sous la plume de ce dernier.

La thèse rédigée par Petra Mertens a grandement intéressé les évaluateurs qui lui ont suggéré d'envoyer son manuscrit à un éditeur. Il existe en effet encore peu de recherches sur la contribution des écrivains immigrants à la littérature d'ici à une époque charnière de la constitution du Québec moderne. Après avoir travaillé plusieurs années de façon solitaire, Petra Mertens espère maintenant enseigner. "J'ai envie de sortir de mon enclos, d'échanger avec les étudiants", souligne-t-elle, le sourire aux lèvres. Avis aux intéressés

PASCALE GUÉRICOLAS