Au fil des événements
 

11 décembre 2003

   

Université Laval

Irak: "Je tue et je soigne"

L'étudiant-chercheur Valéry Ridde dénonce la direction qu'a prise la réorganisation des soins de santé dans ce pays dévasté

Valéry Ridde est inquiet. En mai dernier, dans le cadre d'une mission d'Aide médicale internationale - une organisation non gouvernementale (ONG) française -, l'étudiant-chercheur de la Faculté de médecine a passé trois semaines à Bagdad et dans cinq provinces au Sud de la capitale pour évaluer les besoins en santé de ce pays dévasté. Il y a vu le chaos: des hôpitaux et des centres de santé détruits, brûlés et pillés. "Tout a été pris, depuis le matériel médical jusqu'aux lits des patients. L'ensemble du programme irakien de prise en charge des malades était en arrêt complet. Un ami m'a raconté que lorsqu'il est arrivé dans un hôpital pour patients tuberculeux multirésistants, il ne restait plus que cinq ou six malades, couchés par terre. Les dizaines d'autres qui y étaient soignés avaient disparu. Quand on sait qu'une personne infectée peut en contaminer 15 autres par an..."



Que le système de santé soit en ruine après des années d'embargo économique et des semaines de guerre va presque de soi. Qu'on en confie la reconstruction aux forces armées américaines, par l'entremise du Bureau de la reconstruction et de l'aide humanitaire, en est une autre que Valéry Ridde ne pouvait passer sous silence. C'est pourquoi il a décidé d'alerter l'opinion scientifique internationale en publiant, dans un récent numéro du Journal of Epidemiology and Community Health, un éditorial dans lequel il dénonce le processus actuel d'aide humanitaire en Irak.

Occupation et aide humanitaire
Le processus de reconstruction du système de santé irakien souffre de confusion des genres, estime Valéry Ridde. "Une armée d'occupation ne devrait pas se mêler d'aide humanitaire. Les Américains ont fait le même coup en Afghanistan alors qu'ils larguaient des bombes mais aussi des rations alimentaires du haut des airs. Agir ainsi entretient la confusion: je tue et je soigne. À chacun son métier." Le gouvernement américain ajoute à l'imbroglio en n'étant aucunement transparent dans le processus de reconstruction, en privilégiant les ONG enrégimentées (à la façon des journalistes qui couvraient la guerre) et en voulant contrôler tout le processus sans en donner la responsabilité aux Irakiens, ajoute-t-il.

L'étudiant-chercheur blâme également les ONG qui se prêtent au jeu des Américains. "Avant la guerre de 2003, poursuit-il, il y avait quelques rares ONG qui oeuvraient en Irak. À la fin du conflit, des centaines d'ONG américaines et britanniques - incluant des firmes de consultants- sont débarquées pour avoir leur part du gâteau. Ces ONG ont reçu beaucoup d'argent, mais elles ont l'obligation de collaborer avec les forces d'occupation, ce qui mine leur indépendance et va à l'encontre de leur code d'éthique. Accepter de l'argent de l'Agence américaine de développement international (USAID) ne signifie pas la même chose lorsqu'on collabore avec l'armée d'occupation, lorsque l'argent est donné par une personne en uniforme de combat et que l'on agit comme un contracteur qui répond à ses demandes. Les ONG ont l'obligation de conserver un esprit critique face à la reconstruction de l'Irak par une force d'occupation et face à l'importation du modèle biomédical occidental."

Vox populi
L'actuel processus de reconstruction est inadéquat, juge-t-il. Dans un contexte d'après-guerre, il est nécessaire de coordonner l'aide, mais aussi de favoriser la prise en charge des institutions par les individus, les communautés et les organisations. "L'Irak n'est ni l'Afghanistan, ni l'Afrique de l'Ouest. Les gens sont très bien éduqués et ils possèdent les compétences nécessaires. Les ressources humaines sont là, mais encore faut-il leur faire confiance et leur donner l'opportunité de reconstruire le pays. Il faut que la population et les organisations irakiennes soient conscientes qu'elles ont le choix et qu'il leur appartient de décider de leur sort. Être en mesure d'agir ainsi n'est sans doute pas la culture qui est véhiculée dans les écoles militaires."

Valéry Ridde plaide en faveur d'une approche participative, qui part des besoins exprimés par la base et qui prend en considération les capacités, les valeurs et les croyances de la population. Il reconnaît toutefois que la démocratie participative a des racines bien peu profondes en sol irakien. "Justement, profitons de ce moment fort pour permettre l'empowerment de la population en favorisant sa participation. Si la communauté internationale ne veut pas revoir des dictateurs arriver au pouvoir, elle doit montrer au peuple irakien qu'il existe une autre façon de gouverner."

JEAN HAMANN