Au fil des événements
 

13 novembre 2003

   

Université Laval

Trop de bébés disparus

Des chercheurs du CIEQ se sont transformés en détectives pour étudier la situation de l'enfance à Québec entre 1850 et 1950. Les premiers résultats font frémir.

Attention! âmes sensibles s'abstenir. La description de la mutation et de l'institutionnalisation de l'enfance à Québec de la moitié du 19e siècle à la moitié du 20e siècle a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête: surmortalité infantile, conditions d'insalubrité extrême, système de santé public inexistant, un groupe de chercheurs du Centre interuniversitaire d'études québécoises (CIEQ) s'intéressant à ce passé tout récent va de découverte en découverte depuis un peu plus d'un an.

Bien peu de recherches ayant été effectuées sur le sujet, Johanne Daigle, professeure au Département d'histoire, Richard Marcoux et André Turmel, professeurs au Département de sociologie, et Thérèse Hamel, vice-doyenne à la Faculté des études supérieures, doivent presque se transformer en détectives pour résoudre des questions aux allures d'énigmes historiques. Afin de découvrir, par exemple, quelles raisons expliquent la portion congrue du budget municipal consacré à la santé, ou pourquoi les enfants des Canadiens français mouraient davantage que ceux des autres communautés habitant la cité.

À Québec, en 1915, on enregistrait 240 décès de bébés de moins d'un an pour 1 000 naissances, alors qu'à la même époque Calgary, qui comptait à peine un peu moins d'habitants, déplorait un taux de mortalité de 103 décès de bébés pour 1000, contre 196 à Montréal qui affichait un taux presque similaire à celui en vigueur à Bucarest, en Roumanie en 1914. Bien évidemment, l'appartenance à telle ou telle classe sociale constituait un facteur déterminant, les taux de mortalité étant effroyablement plus élevés dans les quartiers ouvriers comme Saint-Malo (312 décès pour 1 000 naissances), qu'en Haute ville de Québec où demeuraient les gens plus aisés (50 décès pour 1 000 naissances). Les chercheurs du CIEQ ont eu la surprise de constater qu'à conditions économiques semblables, les enfants des familles catholiques canadiennes françaises succombaient davantage que la progéniture des Irlandais catholiques.

Des bébés moins allaités
Pour l'instant, les chercheurs s'interrogent encore sur les causes de ce phénomène. Cependant, comme le précise André Turmel, l'examen des rapports d'activité du Bureau d'hygiène de la Ville de Québec pourraient permettre d'avancer quelques hypothèses. "Les médecins expliquent qu'un grand nombre de Québécoises n'allaitent pas leur bébé et ont recours au biberon, ce qui peut causer beaucoup de mortalité infantile à cette époque", indique le sociologue. Selon certains documents, seulement 25 % des Canadiennes françaises nourrissent leur enfant au sein à la fin du 19e siècle ou au début du 20e siècle, une proportion relativement faible comparé aux autres groupes de la population et qui demeure pour l'instant inexpliquée.

Pour alimenter les nourrissons, les parents utilisent des bouteilles en verre munies de longs tubes de caoutchouc offrant l'avantage de permettre à l'enfant de s'alimenter tout seul. Par contre, ce type de biberon reste très difficile à nettoyer, en particulier à une époque où la vaste majorité des citoyens ignorent la présence des microbes. Rien d'étonnant dans ces conditions que la diarrhée fasse des ravages chez les nourrissons, d'autant plus qu'ils boivent du lait de vache pas encore pasteurisé. Sans parler bien entendu des conditions d'insalubrité des logements qu'ils habitent avec leur famille, Québec ressemblant à une ville comme Calcutta pour ses conditions d'hygiène, si l'on en croit les descriptions des hygiénistes de l'époque. Dans les quartiers populaires, les vaches, les cochons et les poules vivent dans les arrière-cours avec les poubelles, et les citoyens jettent régulièrement leurs rebuts dans la rivière Saint-Charles, non loin des prises d'eau.

Pas de budget pour l'hygiène
Que font les autorités municipales pour combattre l'insalubrité? Apparemment pas grand chose constate Johanne Daigle, qui remarque que le Bureau d'hygiène de Québec dispose d'un budget très faible. "Rapport après rapport, les médecins réclament une aide de la Ville, mais rien ne se passe, explique la chercheuse. Il faut attendre 1965 pour la mise en place de la première division d'hygiène maternelle et infantile à Québec, ce qui est très tard par rapport aux autres villes." Cependant, des dames patronnesses, appuyées par le clergé, tentent d'éduquer les mères de façon bénévole en leur enseignant les rudiments de l'hygiène. Marie-Ève Normandeau, étudiante à la maîtrise, effectue d'ailleurs actuellement des recherches sur ce réseau des "Gouttes de lait" à Québec au début du 20esiècle, une association prônant notamment l'allaitement maternel et l'utilisation d'un lait pur.

Bien des questions demeurent encore à résoudre avant que les chercheurs puissent dresser un portrait de l'enfance à Québec il y a quelques décennies. Le groupe du CIEQ compte beaucoup sur la collaboration des institutions religieuses pour avoir accès à des archives inédites permettant notamment d'en savoir davantage sur les orphelinats qui accueillaient de nombreux enfants ayant ou non perdu leurs parents. Bien des familles pauvres confiaient en effet leur progéniture aux surs pour qu'elles les élèvent, et la trace de leur passage demeure enfouie dans les archives des couvents. Une histoire à suivre.

PASCALE GUÉRICOLAS