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28 août 2003

   

Université Laval

La douleur chronique démasquée

Des chercheurs de la Faculté de médecine ouvrent la porte à une nouvelle génération d'analgésiques

Verrons-nous un jour, sur les tablettes des pharmacies, une superaspirine capable de soulager les personnes souffrant de douleurs chroniques? Des chercheurs du Centre de recherche Université Laval-Robert-Giffard viennent de franchir un pas dans cette direction en élucidant un mécanisme à la base de certaines maladies neuropathiques. Dans la livraison du 21 août de la revue Nature, Jeffrey Coull, Dominic Boudreau, Karine Bachand, Steven Prescott, Francine Nault, Attila Sik, Paul De Koninck et Yves De Koninck décrivent en détail les étapes qui enclenchent cette boucle sans fin de souffrances.

Les douleurs neuropathiques sont dues à une lésion du système nerveux, le plus souvent un nerf, explique Yves De Koninck. Ces lésions surviennent à la suite d'accidents ou de maladies comme le diabète, le zona ou un cancer. Elles sont aussi associées à une proportion significative de maux de dos. On leur attribue même les énigmatiques douleurs que les amputés ressentent dans leur membre fantôme. Les souffrances qu'elles engendrent démoralisent les patients et leurs médecins parce qu'elles sont très difficiles à traiter. Les médicaments prescrits pour les douleurs neuropathiques - des opiacés comme la morphine - entraînent souvent d'importants effets secondaires. "Dans les cas graves, indique Yves De Koninck, les personnes atteintes ne peuvent même pas supporter qu'on les effleure. Certains patients désespérés en viennent même au suicide."
Insoutenable caresse
En conditions normales, explique le professeur De Koninck, les signaux perçus par notre corps génèrent un influx nerveux transporté par les cellules nerveuses jusqu'à la moelle épinière et de là, il est transmis au cerveau où il est décodé. "Dans le cas de la transmission du signal douloureux, précise-t-il, il existe un système de portillon au niveau de la moelle épinière qui détermine si le signal doit être relayé ou non au cerveau. L'hypersensibilité des personnes souffrant de douleurs neuropathiques est due à une inversion du mécanisme de répression de la transmission du signal douloureux au niveau de la moelle. C'est pourquoi des stimulations sensorielles qui normalement ne devraient pas produire de douleur, comme une simple caresse, peuvent se traduire par une perception de douleur atroce chez les patients neuropathiques."

Les chercheurs attribuent cette inversion du mécanisme de contrôle à la perte d'une protéine (KCC2) de la membrane de certaines cellules nerveuses du portillon. Cette protéine est responsable du pompage des ions chlorures vers l'extérieur des cellules nerveuses. Chez les personnes souffrant de douleurs neuropathiques, cette pompe inverse le flux normal des ions chlorures de sorte qu'elle excite les neurones sensoriels de la moelle au lieu de les inhiber.

L'équipe d'Yves De Koninck tente maintenant de restaurer la synthèse de KCC2 dans les cellules du portillon. "Parce qu'il s'agit d'un tout nouveau mécanisme, très différent de ceux identifiés jusqu'à présent, nos recherches mèneront sans doute au développement d'une toute nouvelle classe d'analgésiques", souligne le professeur De Koninck. Bien qu'il soit plus difficile de restaurer l'action d'une molécule que de la bloquer, le chercheur estime qu'il n'y a peut-être pas si loin de l'idée au comprimé. "D'ici trois à cinq ans, dit-il, nous pourrions avoir quelque chose de prometteur. C'est très envisageable."

JEAN HAMANN