Au fil des événements  
 
 3 avril 2003

 Université Laval

Alerte dans l'Arctique

Durant la guerre froide, des Inuits ont vu d'un bon oeil l'arrivée d'une station-radar militaire dans leur milieu

Au milieu des années 1950, environ 500 Inuits vivaient sur la péninsule de Melville. Cette région du Nunavut actuel, plate et couverte de gravier, est située à la hauteur du 70e parallèle, au nord de la baie d'Hudson et juste en dessous de la Terre de Baffin. Du jour au lendemain, la vie des habitants de la péninsule se trouva modifiée par la construction d'une station-radar militaire américaine. Cette station, appelée Fox Main, faisait partie de la DEW Line (Distant Early Warning). De 1955 à 1957, une gigantesque ceinture de détection électronique, composée d'une soixantaine de stations-radars, fut érigée depuis l'Alaska jusqu'à la Terre de Baffin au coût de 600 millions de dollars US. Plus de 40 stations étaient en sol canadien. C'était l'époque de la guerre froide entre les blocs capitaliste et communiste, et ce système devait prévenir les Nord-Américains de toute attaque aérienne nucléaire, par le pôle Nord, par des bombardiers soviétiques à long rayon d'action.

Le jeudi 27 mars, au pavillon La Laurentienne, Maxime Steve Bégin, étudiant à la maîtrise en anthropologie, a prononcé une conférence sur ce sujet lors du 14e Colloque annuel du GÉTIC-CIÉRA (Groupe d'études inuites et circumpolaires-Centre interuniversitaire d'études et de recherches autochtones). Sa communication a porté sur la période 1955-1965 de la station Fox Main et sur l'influence qu'a eue cette installation sur le village inuit d'Hall Beach fondé par la suite à quelques kilomètres de là. Selon les saisons, entre 150 et 300 Nord-Américains, très majoritairement Canadiens, travaillaient à Fox Main. Au printemps dernier, Maxime Steve Bégin s'est rendu à Hall Beach interviewer 17 aînés inuits, dont cinq femmes. "De manière générale, explique-t-il, on peut dire que la DEW Line a été plutôt bien perçue. Cela a un peu ébranlé mes convictions puisque, au départ, je pouvais difficilement envisager la présence d'une installation militaire comme quelque chose de bon."

De nouveaux repères
Maxime Steve Bégin a découvert que l'emplacement de Fox Main avait été bien choisi. Il n'existait alors aucun village ou campement saisonnier inuit à proximité. On trouvait par contre des habitations semi-souterraines centenaires sur le site, que les constructeurs ont fait l'effort de protéger. Par ailleurs, la zone ne servait pas à la chasse puisque le gravier n'attirait pas le caribou. À ses débuts, Fox Main comprenait une tour d'une centaine de mètres de hauteur ainsi que deux antennes paraboliques hautes de 20 mètres. Ces constructions aidaient aux chasseurs et voyageurs inuits à se repérer sur le territoire. Après 1963, l'érection de deux antennes de 40 mètres est venue consolider cette fonction de repère toujours présente aujourd'hui.

Qu'il s'agisse de maladies graves comme la tuberculose, ou d'accidents de chasse, les infirmiers de la station Fox Main ont soigné les Inuits à plusieurs reprises avant que le gouvernement canadien ne construise une infirmerie à Hall Beach à la fin de 1957. À cette époque, les Inuits trouvaient de nouvelles ressources matérielles (récipients, vaisselle, bois, tissu, etc.) dans le dépotoir de la station. Certains d'entre eux ont travaillé au déchargement des bateaux de ravitaillement. En 1957, une dizaine ont été engagés comme opérateurs de machinerie lourde. "Tous les Inuits interviewés qui ont trouvé un emploi auprès de la DEW Line semblaient très reconnaissants de cette possibilité qui leur avait été offerte d'accéder au travail salarié et de pouvoir expérimenter une nouvelle manière de vivre", souligne Maxime Steve Bégin. En ce sens, plusieurs de ces aînés ne se perçoivent pas comme ayant été des récepteurs passifs, mais bien des acteurs du changement.

Lorsque la DEW Line a cessé ses activités à la fin des années 1980, et au grand déplaisir des Inuits, divers types de déchets ont été enfouis dans le sol, tels que produits pétroliers, BPC, équipements électroniques, camions et barils d'huile. La vocation de Fox Main n'a cependant pas changé puisque la station fait aujourd'hui partie d'un autre réseau de stations-radars, celui du North Warning System.

YVON LAROSE