Au fil des événements  
 
 13 mars 2003

 Université Laval

Des travailleurs à protéger

Le rapport Bernier fait le point sur le phénomène du travail atypique, lot de quelque 1,2 million de Québécois

Le mardi 4 mars à Montréal, Jean Rochon, ministre d'État aux Ressources humaines et au Travail, a présidé la troisième et dernière séance de travail publique sur la protection sociale des travailleurs à statut non traditionnel. Ces consultations visaient à définir des orientations ministérielles. Elles s'appuyaient sur le rapport Bernier, une rigoureuse et volumineuse étude de plus de 800 pages produite en moins d'un an par une équipe d'experts universitaires dirigée par Jean Bernier, professeur au Département des relations industrielles de l'Université Laval.

Intitulé Les besoins de protection sociale des personnes en situation de travail non traditionnelle, le rapport, rédigé pour le compte du ministère du Travail, contient plus de 50 recommandations. Elles visent à améliorer la situation des quelque 1,2 million de Québécois, incluant les étudiants, qui ne correspondent pas au modèle classique du travail salarié. En clair, ces travailleuses et travailleurs dits atypiques (travail à temps partiel, travail autonome, etc.) ne fonctionnent pas à l'intérieur d'une relation de travail subordonnée, de durée indéterminée, pour le compte d'un même employeur dans son entreprise. Selon Statistique Canada, la proportion des travailleurs atypiques au Québec est passée de 16,7 % de l'emploi total en 1976, à 36,4 % en 2001. La moitié des jeunes travailleurs de moins de 30 ans fait partie de cette catégorie.

La tendance forte que constitue le travail atypique s'observe dans l'ensemble des pays industrialisés d'Occident. Pour l'employeur, le travail atypique offre une plus grande flexibilité dans l'utilisation et la gestion de la main-d'oeuvre. Pour le travailleur, il peut faciliter la conciliation travail-famille, ou permettre une plus grande autonomie dans l'exécution du travail.

Une définition élargie
Selon Jean Bernier, il faut d'abord élargir la définition de salarié contenue dans les différentes lois du travail. "Le statut de salarié est la principale clé qui donne accès aux lois du travail et conséquemment aux régimes de protection sociale des travailleurs, explique-t-il. Cet aspect nous apparaît le plus prioritaire parce qu'il touche au problème de l'exclusion sociale." Selon lui, le travail atypique conduit souvent à la précarité et les femmes, plus que les hommes, sont touchées. "En marginalisant une portion importante de la main-d'oeuvre, ajoute Jean Bernier, le travail atypique pourra avoir éventuellement des conséquences en termes de productivité, de coûts sociaux et même de paix sociale."

Un deuxième bloc de recommandations s'appuie sur le principe général d'égalité de traitement et vise à éliminer les disparités de traitement basées sur les statuts d'emploi. Même s'ils exécutent des tâches similaires à celles des salariés classiques, les travailleurs atypiques ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux qu'eux. Le rapport favorise aussi la protection des salariés d'agence et des travailleurs autonomes. Dans ce dernier cas, on propose la mise en place d'un régime-cadre de représentation collective. "Depuis des années, rappelle Jean Bernier, les pigistes au Québec essaient d'être représentés collectivement auprès des journaux, des revues, etc. Un régime-cadre apparaît comme un moyen particulièrement bien adapté pour répondre à des besoins comme la protection du revenu en cas de chômage, les congés parentaux et de maternité, et les vacances annuelles."

Si le rapport Bernier a suscité des réactions très favorables de la part des organisations de travailleurs et d'experts universitaires, le monde patronal l'a tout simplement rejeté. "Je trouve désolant, inquiétant même, cette sorte de refus de prendre en compte que le monde du travail a changé", déplore Jean Bernier. Et s'il y a changement de gouvernement au terme des prochaines élections? "Indépendamment du résultat, dit-il, ce dossier devra aller de l'avant parce que c'est une question qui est destinée à rebondir tôt ou tard."

YVON LAROSE