Au fil des événements  
 
 20 février 2003

 Université Laval

La guerre des mondes

Le traumatisme causé par la Première Guerre mondiale a engendré une rupture morale radicale qui a inauguré une nouvelle phase de la modernité

Déchirement existentiel, tournant dans la conscience métaphysique, rupture culturelle majeure, séisme à la fois humain, politique et social, Vincent Fauque ne manque pas de formules-chocs pour tenter de décrire la Première Guerre mondiale et ses répercussions sur les principales nations belligérantes occidentales, soit la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Avec ses neuf millions de tués, ses 21 millions de blessés et ses 70 millions de personnes mobilisées, la catastrophe de 1914-1918 a entraîné une crise morale sans précédent dans ces pays.

"Cette crise, indique le chargé de cours en relations internationales, a relativisé de façon profonde les valeurs fondatrices de la modernité, lesquelles remontaient au 18e siècle, en plus de remettre en cause les valeurs de progrès indéfini portées par le 19e siècle. Sur le plan esthétique, des mouvements et des formes ont traduit ces bouleversements." Vincent Fauque, qui prononcait récemment une conférence au pavillon Charles-De Koninck dans le cadre des activités du Cercle Europe de l'Institut québécois des hautes études internationales, est l'auteur de La dissolution d'un monde. La Grande Guerre et l'instauration de la modernité culturelle en Occident. Cet essai, coédité par les Presses de l'Université Laval et les éditions L'Harmattan, a paru l'automne dernier.

Irrationalité et déshumanisation
"Dans le bourbier sanglant de 14-18, souligne Vincent Fauque, l'ensemble des protagonistes ont été d'une obstination imbécile et consternante, d'une irrationalité totale et inexplicable, avec un mépris de la vie qui paraît aujourd'hui invraisemblable." Il cite en exemple la première journée de la bataille de la Somme, le 1er février 1916, où le corps expéditionnaire britannique perdit pas moins de 60 000 hommes. "S'il y avait eu deux grammes de rationalité politique, poursuit le conférencier, on s'asseyait peu après à une table de négociations et l'on arrêtait le délire." Selon lui, la Grande Guerre met l'individu face à une espèce de faillite du monde occidental. En plus, elle apporte un formidable démenti à la modernité, laquelle se traduisait fondamentalement par une espérance extraordinaire. De ce monde en bouleversements naît, en 1916, le dadaïsme.

"Sur le plan de l'art, explique Vincent Fauque, la Grande Guerre fait complètement exploser l'adéquation qui existait encore entre le réel et la raison. Les dadaïstes sont habités par une colère formidable de voir à quel point l'ensemble des valeurs morales et esthétiques s'est effondré. Le monde est un non-sens absolu et, sur le plan artistique, il est devenu irreprésentable. À réalité abominable, esthétique abominable. Pour les dadaïstes, cela donne des textes sans syntaxe et des oeuvres qui manifestent l'exaspération, la colère, le non-sens."

Deux mouvements artistiques tentent par la suite de trouver un sens à la vie. Il s'agit du réalisme magique allemand, à compter de 1919, et du surréalisme français, à partir de 1924. Le premier consiste en une volonté de créer un univers parfait, fini et structuré où l'on voit plus loin que la noirceur léguée par 14-18 afin de retrouver et saisir la magie qui anime la réalité. Héritiers des dadaïstes, les surréalistes veulent quant à eux "réenchanter" la vie, et prônent l'urgence de recomposer un monde désintégré qui soit à nouveau viable et habitable. Cet univers, précise Vincent Fauque, n'a rien de fantastique. "Le surréalisme, dit-il, joint deux dimensions: le réel et l'imaginaire et il en fait une synthèse. Il y avait alors un écart tel entre la réalité et l'imaginaire que l'on comprend très bien que ces gens-là n'aient cherché qu'une chose: à transformer le réel."

YVON LAROSE