Au fil des événements  
 
 13 février 2003

 Université Laval

Le Pen, une erreur méthodologique?

Claire Durand a disséqué le travail des sondeurs français lors de la dernière élection présidentielle

Premier tour des élections présidentielles françaises, 21 avril 2002. Alors que tous les sondages donnent les candidats Chirac et Jospin favoris pour passer au deuxième tour, Le Pen (16,9 %) coiffe Jospin (16,2 %) au fil d'arrivée. La France est sous le choc, consternée de voir le leader du parti d'extrême-droite franchir le premier tour des présidentielles. Aucun des sondages publiés dans les semaines précédant l'élection n'avait laissé entrevoir pareil résultat. Les sondeurs ont-ils dormi au gaz?

"Des situations similaires se sont déjà produites en Grande Bretagne et au Québec, signale la spécialiste des sondages, Claire Durand. Par contre, les conséquences ont été plus frappantes en France. Si une firme de sondage prédit le bon vainqueur, elle peut se tromper de plusieurs points par rapport au score obtenu le jour du vote, sans que personne n'en fasse de cas. Par contre, si elle fait une erreur de quelques points seulement mais qu'elle prédit le mauvais gagnant, c'est la catastrophe."

Invitée par le Département de mathématiques et de statistique dans le cadre des Séminaires de statistique, la professeure à l'Université de Montréal a livré les principales conclusions de l'autopsie qu'elle et ses collègues André Blais et Mylène Larochelle ont pratiquée sur le travail des instituts français de sondage lors de cette élection. Premier constat: les sondages, réalisés par six instituts, sont tombés pile pour les scores obtenus par Chirac et Jospin. Cinq des six instituts ont accordé 18 % des intentions de vote à Lionel Jospin lors du dernier sondage, "une unité de vue qui ne peut être le fruit du hasard", commente Claire Durand. Les sondeurs français pratiquent le lissage des données au jugé, en fonction de ce qu'ils appellent "l'expérience professionnelle des sondeurs". "C'est l'effet Saint-Guillaume", caricature Claire Durand. La plupart des sondeurs ont étudié dans le même établissement, situé sur la rue Saint-Guillaume à Paris, ils se connaissent et il est vraisemblable qu'ils se parlent avant de publier les résultats de sondage, ajoute-t-elle.

Si les sondeurs ont visé juste pour Chirac et Jospin, ils ont tous erré dans le cas de Le Pen, sous estimant son score par un écart de trois à six points, nettement à l'extérieur de la marge d'erreur classique, souligne la chercheure. "Collectivement, les sondeurs ont saisi la tendance à la hausse pour Le Pen dans les dernières semaines de la campagne, mais je crois qu'aucun institut n'aurait pris le risque de publier un sondage qui aurait donné Le Pen deuxième, de crainte de perdre sa crédibilité". Les sondeurs vivent dans la hantise permanente de tomber sur un mauvais échantillon de la population, qui produira des résultats non représentatifs de la réalité.

À qui la faute?
À qui attribuer la piètre performance des sondages qui ont précédé les élections françaises? Aux répondants qui ne disent pas la vérité ou qui changent d'idée à la dernière minute? "Les études montrent que c'est rarement le cas", répond Claire Durand. Aux répondants qui refusent de révéler leur intention ou aux personnes qui refusent de répondre au sondage? "Un peu, parce que ce sont souvent des gens conservateurs qui votent à droite de l'échiquier politique." À l'échantillonnage? "Oui, croit-elle. Certains groupes sont sous-représentés dans les échantillons. C'est le cas, entre autres, des gens qui ont des numéros de téléphone confidentiels et des personnes âgées qui vivent en résidences (sans téléphone personnel). Ces électeurs votent généralement plus à droite."

Claire Durand pointe aussi un doigt accusateur vers la durée trop courte des sondages français (2,2 jours contre 6 ou 7 au Canada), qui biaise l'échantillon en fonction de la disponibilité des répondants. L'application de la méthode des quotas, le redressement des données (en fonction du vote aux élections précédentes) et la répartition des discrets ont également contribué à brouiller les pistes. Elle propose donc que, pour chaque sondage, les instituts publient la méthodologie utilisée pour redresser les données ainsi que les résultats avant le "redressement en fonction de l'expérience professionnelle du sondeur".

Le Québec non plus n'est pas à l'abri des subtilités méthodologiques qui peuvent altérer l'interprétation des données de sondages, souligne Claire Durand. Ainsi, la montée rapide de l'Action démocratique dans les intentions de vote, observée dans les sondages en 2002, correspond au moment où les principales firmes ont modifié la répartition des discrets, ces quelque 15 % de répondants qui se disent indécis ou qui refusent de dévoiler leur intention de vote. Traditionnellement, 60 % des discrets étaient attribués aux Libéraux, 30 % au PQ et 10 % à l'ADQ. Depuis quelques mois, les discrets sont répartis au prorata du score obtenu par chaque parti dans le sondage. Ce changement a-t-il eu un impact si important? "Assez pour faire passer l'ADQ devant le Parti libéral en quelques occasions", répond pragmatiquement la chercheure.

JEAN HAMANN