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 13 février 2003

 Université Laval

Des esclaves dans nos placards

La contribution des Noirs à l'évolution de la société québécoise demeure largement méconnue

Même si février constitue depuis quelques années le "Mois de l'histoire des Noirs", leur contribution à l'évolution de la société québécoise demeure largement méconnue. Peu d'ouvrages historiques approfondis existent sur le sujet, hormis par exemple ceux de Marcel Trudel , auteur d'un Dictionnaire des esclaves et de leur propriétaire au Canada français. Daniel Gay, un professeur retraité du Département de sociologie, veut corriger cette lacune. Après plus de 17 ans de recherche, il s'apprête à publier un ouvrage sur l'histoire des Noirs au Québec de 1629 à 1900, pour qu'enfin ces fantômes prennent la place qui leur revient dans le passé de notre société.

Le chercheur n'a négligé aucune piste pour retrouver la trace des premiers Noirs installés en Nouvelle-France, puis au Canada. Recensements, rapports judiciaires, lettres manuscrites, gravures dans les journaux, témoignages de nonagénaires, récits de voyage constituent le matériau dans lequel il a puisé ses informations. Au détour d'un courrier prêté par une famille de la région de Lotbinière, on apprend ainsi qu'il existait des relations commerciales entre le Québec et la Martinique, ce qui explique que des esclaves en provenance des Antilles se retrouvent si loin de l'axe principal du commerce triangulaire.

Les années d'esclavage
Jusqu'à la fin du 18e siècle, quelques centaines de Noirs, originaires d'Afrique ou des Antilles, font donc l'objet d'échanges et se retrouvent à travailler au Québec comme domestiques, ou à défricher les terres. Très peu de données existent sur leurs conditions de vie, mais l'image d'un esclave heureux vivant intégré dans les familles d'alors, colporté par certains historiens, heurte le chercheur. "L'esclavage n'a pas de nationalité, qu'il s'exerce en Martinique ou dans le Sud des États-Unis, soutient-il. Certains propriétaires étaient peut-être corrects, mais cela reste un système d'exploitation et de domination".

Si l'Empire britannique, dont fait alors partie le Canada, abolit l'esclavage en 1833, certains propriétaires continuent à détenir ces travailleurs bon marché pendant quelques années. Parmi les élites, plusieurs invoquent d'ailleurs le caractère divin de l'esclavage, car il permet au maître de soigner et d'éduquer un être inférieur. Pourtant, dans le même temps, les annales judiciaires témoignent des risques pris par certains citoyens pour cacher des esclaves fugitifs. De plus, une fois le système aboli au Canada, des journalistes imminents identifiés aux libéraux dénoncent le système en vigueur aux États-Unis.

"Des mouvements abolitionnistes existaient au Québec. Ainsi, vers 1862, le procès d'un Noir américain du Kentucky réfugié à Ottawa a donné lieu à des manifestations de soutien à Montréal, rappelle Daniel Gay. On a parfois l'impression, lorsqu'on lit l'histoire du Québec, que les gens étaient cachés derrière leur paroisse en train de prier et de travailler la terre, alors que certains milieux connaissaient une véritable effervescence." Le chercheur veut donc dépoussiérer ce pan oublié de l'histoire et mettre en lumière les débats contradictoires qui faisaient rage à cette époque.

Un Québec raciste?
Ainsi, les Black Minstrel Show, ces spectacles où des Blancs se noircissaient le visage pour se moquer des travers de Noirs, avaient pignon sur rue à Montréal à la fin du 19e siècle, et les thèses très racistes s'étalaient à longueur de journaux, aux côtés de ces publicités de buanderie rappelant que "blanchir un nègre n'est pas chose facile". Dans le même temps pourtant, le poète Émile Nelligan se montrait très ouvert à la question des Noirs, et ces derniers avaient accès ici à de la formation. Ainsi, un des premiers évêques noirs américains, James Uncles, a étudié la prêtrise au Collège de Saint-Hyacinthe, tandis qu'un député mulâtre d'Alabama en 1872 a appris le droit au Collège de Montréal.

Il suffit donc d'examiner les archives d'un il neuf pour voir se révéler l'image d'un Québec moins blanc et moins homogène que l'histoire officielle ne l'a laissé croire. Tout au long du 19e et au début du 20e siècle, des Noirs ont choisi de vivre dans cette province, bien avant que la vague importante d'immigrants n'arrive des Antilles, d'Afrique ou d'Haïti, dans les années 1950. Ces Noirs étaient souvent employés comme domestiques, élevaient les enfants de l'élite, ou s'exerçaient au commerce, comme les Boudreault, propriétaires d'une auberge employant une trentaine d'employés en 1841 dans le quartier Saint-Roch, ou les Noël, qui dirigeaient "un magasin de liqueurs fortes" à la même période. Un certain nombre de mariages mixtes ont eu lieu également dès cette période, venant colorer quelque peu l'héritage génétique des Johnson, Ladouceur, Charest ou des Lepage. La recherche de Daniel Gay permettra donc peut-être de sortir quelques ancêtres familiaux des placards.

PASCALE GUÉRICOLAS