Au fil des événements  
 
 13 février 2003

 Université Laval

Le roman musicien


Dans "Orfeo", Hans-Jürgen Greif emprunte avec originalité le thème du castrat, proposant une exploration proprement musicale de la voix humaine

Professeur de littératures allemande et française à la Faculté des lettres, Hans-Jürgen Greif est aussi un solide auteur de récits, notamment le très beau recueil de nouvelles Solistes, publié en 1997 et qui mettait en scène des personnages habités par les monomanies les plus diverses. Dans un roman qui vient à peine de paraître aux éditions L'instant même, Greif brosse un tableau du milieu de la musique classique aussi décapant que tragique, où apparaît l'écart entre l'authenticité et sa reconnaissance.

Le titre du livre, Orfeo, est aussi le nom de scène du personnage central, Lennart Teufel. Laissé orphelin et handicapé par un terrible accident, Lennart a été recueilli par "la Signora", professeure de piano bouleversée par la tessiture du jeune homme. L'accident n'est pas pour rien dans l'éclosion de ce talent: non seulement la perte de ses parents a-t-elle concentré l'attrait de la musique déjà actif chez l'enfant, mais la destruction de ses testicules ayant modifié l'évolution de sa voix, il a développé un registre semblable à celui de ces vedettes étranges d'un autre âge, les castrats.

Après douze ans d'apprentissage en vase clos, le jeune chanteur est remis entre les mains de Weber, ancien élève de la Signora devenu critique musical. Dès lors, cette ouverture d'Orfeo au monde extérieur ne laissera personne intact. Le tuteur tout comme son épouse, au détriment de leur union, en tombent chacun amoureux, transportés par sa voix jusqu'en des contrées inhumaines. Même les animaux succombent au charme, ainsi qu'il arrivait lorsque l'Orphée mythique déployait sa lyre. Face à ce son, le domaine terrestre acquiert une fadeur incurable, au profit d'une fascination idéaliste pour les grandes oeuvres chantées.

Malheureusement, les us et coutumes de l'intelligentsia musicale s'opposent tout à fait au caractère aérien du pur Orfeo. Marginal jusque par sa hauteur de vues et de sentiments, il vivra dans la douleur son début d'insertion sociale. Le public a beau l'adorer spontanément, on ne traverse pas si aisément l'institution musicale, peuplée d'orgueils tenaces et tentaculaires.

De la technique et de l'émotion
Une des grandes forces du roman de Greif est la manière dont il "raconte" la musique, transposant la subtilité des prestations d'Orfeo dans des descriptions qui, si elles ne manquent pas d'être savantes, permettent de saisir la fusion de la technique et de l'émotion qui fait la particularité du musico, légataire intempestif de Farinelli et de ces autres phénomènes d'autrefois: "Le legato était parfait, la mise de voix sur "cor", un inquiétant la bémol3, juste assez longue pour faire comprendre le tourment de Sextus. L'aria enchaîna avec le portamento di voce, où le chanteur lie une note à l'autre, sans reprendre son souffle." (p. 64).

Génie maudit, Orfeo s'avère plus proche des merles que de ses semblables. Weber, considérant ces volatiles, ne manque pas de les associer, consciemment ou non, au castrat: "Weber adorait cet oiseau, un vieux mâle qui, au fil des ans, avait perfectionné ses roulades. [...] Une voix prodigieuse, unique peut-être. Au chalet, en plein mois de juillet, tous les soirs deux ou trois merles se donnaient la réplique. Mais celui-ci dans la cour avait quelque chose en plus, l'écouter demeurait un plaisir physique. Les arias de son répertoire ne se ressemblaient que superficiellement." (p. 46). Le roman de Greif, qui devrait se rallier l'attention des mélomanes, offre une perspective saisissante sur le décalage entre l'intuition esthétique et l'existence commune. Vision romantique, certes, mais d'une exécution irrésistible.


THIERRY BISSONNETTE