Au fil des événements  
 
 6 février 2003

 Université Laval

Aide humanitaire ou business?


L'étudiant-chercheur Valéry Ridde dénonce le virage qu'a pris la reconstruction du système de santé en Afghanistan

"Je crains que les organismes d'aide internationale ne soient en voie de commettre une grave erreur en Afghanistan, une erreur dont le peuple afghan pourrait faire les frais pendant des années à venir". Le ton est posé, calme, presque las en fait. Rien à voir avec l'exaltation des gauchistes dont le moteur à indignation s'emballe lourdement après avoir fait le plein d'injustices sociales. C'est peut-être pourquoi les propos de Valéry Ridde portent lorsqu'il parle de la situation des services de santé dans les pays en voie de développement. Il y est allé, il a vu, il sait. L'Afghanistan avant et après la guerre. Auparavant, le Burkina Faso, le Timor-Oriental, le Niger, le Mali, Haïti, l'Irak à plusieurs reprises, la Palestine, le Brésil, le Vietnam, le Pakistan D'abord pour l'organisme Enfants du Monde-Droits de l'Homme, puis depuis dix ans au sein d'Aide médicale internationale.

Dans l'édition du 14 décembre de la revue médicale The Lancet, l'étudiant-chercheur de la Faculté de médecine dénonce, avec Philippe Bonhoure, d'Aide médicale internationale, la tangente qu'a prise la reconstruction du système de santé en Afghanistan. Au terme de la guerre contre les Talibans, les derniers obus étaient à peine refroidis que la Banque mondiale et d'autres organisations internationales débarquaient avec un plan de reconstruction, notamment pour les services de santé, qui prévoyait l'injection de 4,5 milliards de dollars US en trois ans. Pourtant, depuis plusieurs années, l'Afghanistan était négligé par ces mêmes organisations, souligne Valéry Ridde. Un rapport des Nations Unies révélait qu'entre 1996 et 2000, l'aide internationale y avait diminué de 8 $ à 5,50 $ par habitant, même si un rapport des Nations Unies classait l'Afghanistan au 89e rang sur 90 pays en voie de développement au chapitre de la pauvreté.

L'équité oubliée
Le modèle mis de l'avant par la Banque mondiale et les autres organismes responsables de la reconstruction de l'Afghanistan limiterait le rôle du gouvernement afghan à la régulation et à la supervision en matière de santé. Les services de santé seraient pris en charge par des organismes non gouvernementaux et par des firmes privées qui seraient tenus d'atteindre des niveaux de performance pour conserver leur financement. "Je n'ai rien contre la performance, ni contre la reddition de compte dans l'aide humanitaire, mais il ne faut pas que la performance soit atteinte au détriment de l'équité", insiste Valéry Ridde.

Il faut examiner attentivement ce modèle avant de s'y engager de façon irréversible, prévient l'étudiant-chercheur, parce qu'il constitue un pas certain vers la privatisation des services de santé et de leur financement dans ce pays où les gens ne vivent ni riches (pouvoir d'achat d'environ 800 $ contre 28 000 $ au Canada), ni vieux (espérance de vie de 47 ans contre 80 au Canada), ni bien (le taux de mortalité des mères lors d'accouchement atteint 1 600 pour 100 000 naissances, alors qu'il se situe à 5 au Canada). En fait, on s'apprête à faire avaler aux plus démunis de la planète une médecine dont nous ne voulons absolument pas chez nous, à en juger par les conclusions du rapport Romanow.

Une question de justice sociale
Depuis quelques années, l'aide internationale privilégie l'efficacité plutôt que l'équité, constate Valéry Ridde. On semble prendre pour acquis que les services publics de santé sont inefficaces, ce qui est loin de faire consensus. "On tente de nous convaincre que la privatisation va améliorer les soins et la performance. C'est une hérésie totale que je combats dans tous mes écrits parce qu'elle a des conséquences désastreuses sur l'équité." La reconstruction du système de santé afghan doit reposer sur le principe que la santé est un droit et non un bien de consommation, insiste-t-il. "On s'apprête à utiliser l'Afghanistan pour une vaste expérience en aide internationale. Nous sommes en droit de demander s'il est éthique d'implanter d'un coup, sur 60 % du pays, pareil système."

Tout comme son maître à penser, le philosophe politique John Rawls, Valéry Ridde estime qu'une société juste a l'obligation de donner le maximum à ceux qui n'ont que le minimum. L'air du temps ne souffle pas dans cette direction, reconnaît-il lucidement, ce qui ne l'empêchera pas de continuer à naviguer à contre-courant, bien au contraire. C'est d'ailleurs la préoccupation centrale de son doctorat qui porte sur l'équité dans les politiques de santé en Afrique de l'Ouest. Et après le doctorat? "Je veux poursuivre ma réflexion d'universitaire et mon action sur le terrain avec des organisations humanitaires. L'équité en matière de santé est une question de justice sociale que je ne peux tout simplement pas ignorer."

JEAN HAMANN