Au fil des événements  
 
 6 février 2003

 Université Laval

LE COURRIER

La présomption d'innocence: un mythe ou une réalité?
"La présomption d'innocence confirme notre foi en l'humanité: Elle est l'expression de notre croyance que, jusqu'à preuve contraire, les gens sont honnêtes et respectueux des lois" (l'ex-juge en chef Brian dickson, Cour suprême du Canada, Arrêt Oakes, 1990).

Lorsqu'un chef de police révèle lors d'une conférence de presse que son service possède une preuve inattaquable contre des personnes, présumément, impliquées dans un réseau de prostitution juvénile, il se trouve à enfreindre la présomption d'innocence. En insinuant que la défense s'avérera impuissante à présenter une preuve contradictoire, il nuit de surcroît à la défense pleine et entière reconnue à un inculpé par la Charte canadienne des droits et libertés comme un principe de justice fondamentale. Lorsqu'un quotidien reconduit le lendemain cette prétention policière et la titre à la une, il contrevient également à la présomption d'innocence.

La présomption d'innocence a traversé les siècles et nous a été léguée par le droit anglo-saxon. Elle est considérée comme la clé de voûte de notre système de justice pénale. Elle est devenue une présomption statutaire par son insertion dans le Code criminel canadien pour être, ultérieurement, enchâssée à l'article 11 d) de la Charte, garantissant ainsi à un inculpé une protection constitutionnelle.

Elle permet à un accusé de conserver toute sa dignité malgré la déchéance apparente consécutive à la commission d'une infraction présumée et de sauvegarder son intégrité jusqu'au prononcé du verdict. Elle signifie, principalement, que personne ne peut être déclaré coupable d'un crime tant que la poursuite n'a pas réussi à en faire la preuve au delà de tout doute raisonnable.

La DPJ a référé les victimes au Centre de l'Escale, leur assurant ainsi une protection sociale et un havre pour refaire leurs forces. Le pouvoir judiciaire a commencé, de son côté, à leur offrir des abris juridiques en décrétant le huis clos aux auditions sur cautionnement et aux enquêtes préliminaires. Ces mesures sons susceptibles d'être répétées aux procès, permettant alors aux adolescentes de témoigner dans l'anonymat. De plus, une disposition du Code criminel prohibe un accusé, pratiquant l'auto-défense, de procéder au contre-interrogatoire de sa victime, faisant obstacle à un questionnement vexatoire.

Les victimes peuvent compter sur l'appui de la population dans la reconstruction de leur équilibre psychique et affectif. Tout doit être tenté pour les distraire de la nostalgie de la rue et des groupuscules prédateurs, pour qu'elles ne deviennent plus jamais des proies vulnérables dans l'errance nocturne.

Dans la cause de l'ex-journaliste Benoît Proulx, la Cour d'appel avait rappelé qu'un procès équitable peut uniquement avoir lieu "dans un environnement raisonnablement serein". Lorsque la preuve révèle une publicité préjudiciable pour les accusés ou une hostilité manifeste à leur endroit, les fins de la justice sont mieux servies pour un renvoi dans une autre juridiction. Cette procédure s'applique seulement dans l'hypothèse où des accusés ont choisi un procès devant juge et jury. Cet emprunt à l'écologie peut nous faire réfléchir à la suite des réactions qui ont suivi la révélation du démantèlement d'un réseau de prostitution à Québec.

Comme membres de la communauté, nous avons été naturellement choqués et attristés par ces divulgations et un vent de spéculation sur des prévenus virtuels a soufflé sur la ville. Il est vrai que notre droit de regard sur le déroulement des procédures est tributaire de notre droit à l'information. Mais ce droit de savoir est également proportionnel à une curiosité normale et non malsaine. Selon l'adage, "le crime doit être jugé dans l'endroit où il a été commis". Mais pour mériter cette proximité territoriale, la collectivité doit adopter une attitude responsable et user de retenue dans l'attente du dévoilement de la preuve.

La prolifération des transgressions à la présomption d'innocence nous force à conclure que la présomption d'innocence, malgré sa reconnaissance constitutionnelle, est davantage un mythe qu'une réalité. Le législateur voudra peut-être prendre acte de ces violations à un principe cardinal de notre système pénal et désirer les sanctionner en ajoutant une modification à l'article 6 du Code criminel, laquelle pourrait succinctement se lire comme suit: "Quiconque contrevient à la présomption d'innocence se rend passible d'une infraction punissable sur déclaration sommaire de culpabilité."

JACQUES GAGNÉ
Professeur de droit à la retraite