Au fil des événements  
 
 23 janvier 2003

 Université Laval

De l'intime à l'universel

Jean Désy pratique la littérature comme la médecine: avec coeur et science à la fois

Il habite actuellement l'Île d'Orléans, mais ce n'est là qu'un transit parmi d'autres. Enseignant à la Faculté de médecine, Jean Désy voyage en effet régulièrement d'une région à l'autre, mais aussi entre différents rôles sociaux. Lorsqu'il va dans le Grand Nord par exemple, il redevient ce chaleureux homme-médecine qui refuse de séparer le traitement physique de la relation humaine instaurée avec le patient. Et depuis 1986, c'est l'écriture qui est devenue sa passion première, les livres s'étant accumulés au rythme moyen d'un par année.

Pour ce médecin diplômé en philosophie et en littérature, la nordicité provoque un authentique état d'amour, malgré ses rigueurs et la lucidité qu'elle impose. C'est d'ailleurs le Nord qui a monopolisé la plus grande partie des voyages de Jean Désy, de même que plusieurs de ses recueils de poèmes, carnets de voyage, recueils de nouvelles et romans. Baie Victor (1992), Kavisilaq / Impressions nordiques (1992),Voyage au nord du Nord (1993), Ô Nord, mon Amour (1998), Nunavik / Carnets de l'Ungava (2000), Le coureur de froid (2001), ce sont là quelques maillons représentatifs d'un parcours qui se poursuit maintenant avec l'essai-récit Du fond de ma cabane, sous-titré Éloge de la forêt et du sacré, publié chez XYZ Éditeur.

Vous êtes dans une cabane
Rédigé à la deuxième personne du pluriel, l'ouvrage est à la fois un récit autour d'une retraite en nature et une réflexion beaucoup plus large, tentaculaire. De l'intime à l'universel, on y voit se conjuguer un homme vulnérable, un prof, un scribe à tendance visionnaire, mais aussi un père. "L'envie que j'avais au départ était d'écrire à mes deux fils, se rappelle l'auteur. C'est avec eux que j'ai bâti cette cabane au nord de Portneuf, qui est le lieu où on se retrouve avec le plus d'intimité. Cette cabane leur appartient bien plus que la maison que j'habite à l'Île d'Orléans. En cours d'écriture, ce vous s'est métamorphosé, devenant le lecteur, ramenant aussi au je."

Dans la lignée de l'Américain Henry David Thoreau, dont il a dévoré le journal intime, Désy profite de ses retraites sylvestres pour mieux saisir la société actuelle, tourmente postmoderne dont il ne saurait s'échapper totalement. D'un chapitre à un autre, on passe ainsi de l'alpinisme amateur à une difficile randonnée en motoneige, autant d'occasions pour l'écrivain d'interroger le rapport entre nature et culture. Conscient de l'apport irréversible de la technologie, pas du tout désireux du statut d'ermite, il plaide simplement pour un équilibre pressant: "Si la poésie ne vient pas équilibrer l'univers de la science, je ne suis pas sûr qu'on s'en sorte dans les dix prochaines années. La disharmonie science-poésie, c'est un mal en soi." Homme de terrain, Jean Désy conçoit la société humaine comme chacun de ses patients, c'est-à-dire comme un tout. Les justifications de son attitude ne manquent pas: "On est tous désemparés devant un phénomène comme le clonage. Je suis loin de ne pas apprécier les mérites de la science, mais peut-être qu'en donnant autant d'énergie aux écrivains qu'aux scientifiques, on serait mieux en mesure d'appréhender certaines questions."

Actuellement, l'auteur prépare un livre autour de son périple chez les Maoris, en Nouvelle-Zélande, alors qu'il vient de proposer à la Faculté de médecine un cours original intitulé "Souffrance, littérature et humanisme". Il reste à espérer que le besoin transdisciplinaire mis en évidence par ses tribulations reçoive un écho académique. En attendant, même s'il se déclare envoûté par l'enseignement, les priorités de Jean Désy sont absolument claires: "Les deux choses les plus essentielles pour moi, c'est d'abord d'être disponible pour mes enfants, puis l'écriture."

THIERRY BISSONNETTE