13 décembre 2001

Lettre à la communauté universitaire


L'Université Laval et le Syndicat des professeurs et professeures de l'Université (SPUL) viennent de conclure une négociation longue et, par moment, difficile. L'Université et le Syndicat ont signé une convention collective qui a reçu l'assentiment de 86 % des professeurs et qui donne à l'Université les moyens de poursuivre son développement dans le respect de ses ressources financières. À ce moment charnière de la vie de notre établissement, je crois opportun et utile de faire le point sur le passé récent et de jeter un regard sur l'avenir.

L'Université Laval, comme toutes les universités québécoises, a vécu une période difficile depuis 1995. Sous l'effet combiné d'une baisse marquée de sa population étudiante et de réductions de la subvention gouvernementale qui ont atteint 64 M $, soit plus de 25 % de notre subvention de fonctionnement, nous avons dû réduire tous nos postes de dépense : équipe de direction, directions de service, administrateurs, professeurs, personnel professionnel, personnel de soutien. Nous avons cependant voulu protéger une capacité de développement, d'une part en maintenant un certain renouvellement du corps professoral, d'autre part en maintenant intacts le Fonds de soutien au doctorat et le budget de développement de la recherche. Cette capacité de développement a été maintenue au prix d'un déficit cumulé de l'ordre de 100 M $, mais elle nous a permis de hausser et ensuite de maintenir la population étudiante à 35 500 étudiants, tandis que les subventions et contrats de recherche ont augmenté de près de 50 % pour atteindre aujourd'hui plus de 160 M $. La stratégie adoptée a donc eu les effets positifs escomptés pour l'Université Laval, et on peut considérer le déficit cumulé comme un investissement rentable pour l'avenir de notre établissement.

Quand on examine ce qui s'est passé durant cette période, on réalise que les tâches professionnelles de tous les membres de la communauté universitaire se sont accrues de façon considérable. C'est vrai pour le personnel administratif et de soutien pour qui les nombreux départs en retraite et les restructurations administratives se sont traduits en réorganisation du travail et en tâches nouvelles. C'est vrai pour tous les gestionnaires qui ont dû gérer la décroissance en même temps que des exigences nouvelles de reddition de comptes se présentaient. C'est tout particulièrement vrai pour les professeurs dont la charge d'enseignement s'est accrue, malgré les opérations de rationalisation des programmes et des cours et malgré l'apport important des chargés de cours et qui ont dû faire face à l'apparition d'une série de nouveaux programmes de financement de la recherche et à une compétition accrue pour l'obtention de subventions. Ils ont aussi collaboré de façon active et constructive à des initiatives institutionnelles telles que la mise en place des profils internationaux, la création de nouveaux baccalauréats intégrés, la création de DEC + BAC en collaboration avec les cégeps, l'intégration des technologies de l'information dans l'enseignement ou encore la mise sur pied de nouveaux instituts à vocation multidisciplinaire. Si toutes ces initiatives au plan pédagogique placent aujourd'hui l'Université Laval dans une position de pointe dans les réseaux universitaires québécois, canadiens et internationaux, le mérite en revient sans aucun doute à tous les professeurs qui ont su déployer créativité et énergie, avec l'appui des autres membres de la communauté universitaire, pour permettre à notre établissement de maintenir la qualité de ses programmes et de poursuivre le développement de la recherche malgré le contexte de ressources globalement décroissantes. Peu de personnes dans notre société ont connu au cours des dernières années un accroissement de travail aussi lourd que celui des professeurs d'université. Ceci doit être dit et reconnu par nous et, surtout, autour de nous.

Dans la négociation qui vient de se terminer, le très fort degré de mobilisation du corps professoral trouve probablement sa source en bonne partie dans cet accroissement généralisé des tâches professorales. La volonté fermement exprimée par les professeurs de conserver un rôle central dans les orientations stratégiques au niveau des facultés et départements et dans l'affectation des tâches professorales est aussi liée à cette situation. Les associations étudiantes ont joué un rôle constructif dans cette période difficile; leurs prises de position équilibrées et fermes ont sans aucun doute contribué à la résolution rapide du conflit. L'accord qui est intervenu entre l'Université et le SPUL nous a permis de sauvegarder la session en cours et de trouver les bons équilibres pour assurer la qualité de la formation et de la recherche et, plus globalement, l'avenir de l'Université Laval. Je vois, dans le très large appui que cet accord a reçu des professeurs, la promesse que leur contribution remarquable au développement de l'Université Laval se poursuivra au cours des prochaines années.

Il me semble important de souligner que les clauses relatives au plancher d'emploi nous permettent d'envisager l'avenir avec confiance. D'une part, nous avons pu utiliser notre bonne performance financière de l'an dernier pour ramener la réduction prévue des postes de 90 à 30 sur les trois prochaines années. D'autre part, la formule d'évolution du plancher d'emploi en fonction de la population étudiante, alliée au nouveau mécanisme d'allocation budgétaire aux facultés, garantit que tout développement, entre autres au niveau du recrutement de deuxième et de troisième cycle, se traduise par l'augmentation du nombre de professeurs dans les unités concernées. Enfin, les programmes de chaires de recherche du Canada, de chaires industrielles et de professeurs chercheurs FCAR, de même que l'annonce de la contribution du gouvernement du Canada aux frais indirects de recherche, nous donneront des marges de manoeuvre additionnelles.

Par ailleurs, les améliorations apportées au fonds de soutien aux activités académiques fourniront des moyens accrus aux professeurs dans l'accomplissement de leurs fonctions d'enseignement et de recherche. Une rémunération globale concurrentielle avec celle des autres universités québécoises, répartie conformément aux attentes de la très vaste majorité des professeurs - préservation des surplus actuariels du régime de retraite accompagnée d'augmentation des échelles salariales en stricte conformité avec les augmentations du secteur public -, et un mécanisme de prime de recrutement/rétention amélioré devraient nous permettre d'attirer et de retenir les professeurs dont nous avons besoin.

Enfin, la convention collective prévoit des mécanismes nouveaux de collaboration, entre le SPUL et la direction de l'Université, sur des sujets complexes tels que la propriété intellectuelle, l'attribution des primes salariales ou les restructurations d'unités. De fait, j'espère que la mise en oeuvre de cette nouvelle convention collective nous permettra de faire évoluer l'ensemble de nos relations vers une approche de collaboration hautement souhaitable, si nous voulons faire face au contexte évolutif dans lequel l'Université Laval, comme toutes les universités du monde, doit s'insérer.

Si la convention collective qui vient d'être signée nous fournit un cadre d'évolution positif compte tenu des ressources, il nous faut en même temps réaliser que ces ressources ne sont pas toujours suffisantes pour permettre à l'Université Laval, comme à toutes les universités québécoises, d'occuper la place qui lui revient sur la scène canadienne. Le gouvernement du Québec se doit de poursuivre l'effort amorcé lors du Sommet du Québec et de la jeunesse en 2000. La société québécoise a besoin, pour assurer son développement culturel, économique et social, d'universités mieux financées et plus en mesure d'offrir des formations modernes et de qualité à un nombre croissant de diplômés, plus en mesure aussi de contribuer par leurs recherches au développement de notre capacité collective d'innovation et de création de richesse. À titre de représentant de la CREPUQ au Sommet du Québec et de la jeunesse, j'avais insisté pour que soit incluse, dans les engagements collectifs du Sommet, la mise en place d'un mécanisme de suivi des ressources dont disposent les universités québécoises par rapport aux autres universités canadiennes. Il importe que ce mécanisme soit instauré dans les meilleurs délais et, surtout, que les conséquences en soient tirées en matière de financement. Les comparaisons que nous pouvons faire entre universités semblables au Canada laissent croire en effet à une position défavorable des universités québécoises.

Dans le cadre du refinancement des universités, j'ai poursuivi mes démarches auprès des autorités gouvernementales, à titre de recteur de l'Université Laval et de président de la CREPUQ, au cours des deux dernières années. Si nous avons pu obtenir la reconnaissance des missions particulières de l'Université Laval et leur financement, il reste à faire des progrès sur le front des ressources globales consacrées aux universités. On l'a vu au printemps dernier, la question du financement gouvernemental de l'enseignement supérieur n'est jamais complètement acquise; encore aujourd'hui, certaines déclarations gouvernementales jettent un doute quant au respect des engagements sur le réinvestissement en enseignement supérieur. Or l'avenir de la société québécoise passe par une poursuite de l'effort de réinvestissement pour redonner à nos universités la capacité d'être pleinement concurrentielles sur les scènes canadienne et mondiale. Dans le contexte du Sommet du Québec et de la jeunesse, les efforts concertés des associations étudiantes, des syndicats et associations de personnel et des directions universitaires avaient permis d'obtenir un premier engagement. Je suis convaincu que c'est par une action concertée renouvelée que nous pourrons protéger aujourd'hui les acquis du Sommet et continuer à réaliser les progrès nécessaires sur la voie du refinancement de l'enseignement supérieur. Avec le haut niveau de mobilisation des associations étudiantes et les relations constructives que nous entretenons avec elles, la conclusion heureuse des négociations avec le SPUL ouvre la voie à une telle action concertée avec les professeurs.

Au lendemain d'une négociation qui a connu des moments ardus, l'Université Laval est bien placée pour relever les défis qui se présentent à elle et, avec la mobilisation de tous les membres de la communauté universitaire, je suis confiant que nous relèverons ces défis avec succès dans les prochaines années.

François Tavenas
Recteur

Le 11 décembre 2001