13 décembre 2001

Le taylorisme du 21e siècle?

Un étudiant au doctorat en relations industrielles analyse l'impact social de la norme ISO 9 000

La norme internationale ISO 9 000 est un ensemble de règles qui visent à stabiliser le système de production de masse d'une entreprise, de façon à assurer une qualité égale aux produits. Selon Yves Goudreault, auteur d'une thèse de doctorat en relations industrielles déposée récemment à l'Université Laval et intitulée La norme d'assurance qualité ISO 9 000, l'autonomie des travailleurs et le taylorisme, cette norme serait une forme de "taylorisme atténué". "Il apparaît que la norme s'inspire des principes du taylorisme, tout en permettant une atténuation de certains d'entre eux (ex.: le contrôle de l'exécution de chaque activité de transformation par des règles formelles) et l'abandon de certains autres (ex.: ne confier les activités de gestion qu'aux cadres)", écrit cet ingénieur en génie mécanique, ex-professeur à l'École de technologie supérieure et aujourd'hui directeur des études au Cégep de Rivière-du-Loup.

La thèse a porté sur l'impact social de la norme ISO 9 000. Parce que cette norme se caractérise par une certaine rationalisation du travail, l'auteur a voulu vérifier si elle présente une continuité avec le taylorisme, ce mode d'organisation du travail industriel créé au début du 20e siècle et représenté par la chaîne de montage. Par voie de conséquence, il a également voulu savoir si la norme peut affecter l'autonomie des travailleurs d'aujourd'hui sur le plancher de production, soit en limitant leur capacité à faire des choix dans l'exécution d'une activité de transformation.

Des règles, oui, mais pas trop
Pendant cinq mois, Yves Goudreault a étudié quelque 450 personnes à l'emploi d'une entreprise du secteur de l'électronique fabriquant des circuits imprimés sur commande. "Les gens que j'ai interviewés étaient contents d'avoir des règles parce que cela leur sert d'aide-mémoire, cela les oriente, souligne-t-il. L'idée est d'en mettre trop qui ne sont pas légitimes, qui sont mal faites, qui sont inutiles."

Dans cette entreprise certifiée ISO 9 000, Yves Goudreault a constaté une rupture d'avec deux principes clés du taylorisme: les travailleurs ne sont pas isolés les uns des autres et la division du travail est peu poussée. On y favorise les échanges formels et informels entre travailleurs. On y trouve même des groupes semi-autonomes dans un des secteurs de production. "Cet aspect est très intéressant, écrit-il. Il indique que l'entreprise valorise l'autonomie des travailleurs. Si l'application de la norme avait eu tendance à restreindre l'autonomie, cela aurait risqué de créer une forte tension psychologique."

Yves Goudreault met en garde contre la tentation de pousser trop loin l'étendue et le niveau de détail des règles. "Il faut être capable de résister à ce débordement qui conduirait vers un renforcement des pratiques tayloriennes, dit-il. Mais bien des entreprises peuvent avoir de la difficulté à le faire, surtout si les ingénieurs sont en force."

Diverses formes d'autonomie des travailleurs ont été expérimentées depuis les années 1970 dans le but de corriger les effets pervers du taylorisme. La rotation, l'enrichissement des tâches et les cercles de qualité en sont des exemples. Quant à la norme ISO 9 000, elle est apparue dans les années 1990 dans un contexte industriel caractérisé par l'introduction de nouvelles technologies et de nouvelles pratiques de gestion des opérations, tel le "juste-à-temps". Ses créateurs se sont inspirés de normes d'assurance qualité existantes, surtout militaires. À la fin de 1998, la norme ISO 9 000 était implantée dans 143 pays, 272 000 entreprises ayant obtenu leur certification en la matière.

YVON LAROSE