29 novembre 2001

Non au cerveau en tranches

Mircea Steriade mène la charge contre le réductionnisme dans les neurosciences

Mircea Steriade part en guerre. En guerre contre une tendance, en apparence irréversible, qui a gagné la recherche en neurophysiologie: le recours à de minces coupes de cerveau pour étudier le fonctionnement complexe de cet organe. Cette méthode - qu'il qualifie de "luxurieusement avantageuse sur le plan technique" - fait de nombreux adeptes parmi les jeunes neurophysiologistes, "parce qu'elle est beaucoup plus simple que d'étudier le fonctionnement du cerveau dans un être vivant et parce que les chercheurs ne se rendent pas compte des limitations de cette approche", estime le professeur de la Faculté de médecine. "Presque tout le monde travaille sur des tranches de cerveau maintenant, déplore-t-il. Les laboratoires qui, comme le mien, étudient encore le cerveau entier in vivo se comptent presque sur les doigts de la main. Nous sommes parmi les derniers des Mohicans."

Pour changer le cours des choses, Mircea Steriade vient de publier un ouvrage - qu'il qualifie volontiers de manifeste -, intitulé The Intact and Sliced Brain. "Sliced brain": un terme que le chercheur se plaît parfois à troquer, lorsqu'il baisse la garde de son objectivité, par "cerveau mutilé"! Dès la préface du livre, il établit d'ailleurs clairement dans quel camp il se range. "Les deux méthodes ont leur place dans les laboratoires de neurophysiologie, dit-il. Les études sur les coupes de cerveau sont utiles pour l'étude de problèmes très spécifiques, mais elles se limitent à ça." Le professeur Steriade s'élève contre l'extrapolation de résultats obtenus sur des tranches de 0,5 mm de cerveau à des mécanismes complexes du fonctionnement de cet organe. "Les tranches ne peuvent pas faire toutes les belles choses que le cerveau entier fait dans un être vivant. Je crois fermement que le fonctionnement du cerveau ne peut être bien étudié que si sa connectivité est maintenue. Pendant toute ma carrière de chercheur, peu importe les méthodes utilisées et la partie du cerveau étudiée, j'ai toujours considéré le cerveau comme une entité unifiée."

Dans The Intact and Sliced Brain, son neuvième ouvrage (The MIT Press, Cambridge) Mircea Steriade compare les résultats obtenus au cours des dernières décennies par les deux écoles d'expérimentation en neurosciences. Quelque 1 300 articles de recherche, dont une centaine émanant de son laboratoire, sont passés en revue. Le résultat de l'exercice laisse planer de lourds doutes sur la généralisation de résultats obtenus à partir de systèmes isolés. "Il y a plus de différences que de similarités dans les résultats obtenus par chacune des deux approches", résume-t-il. Le lecteur évaluera par lui-même les avantages et les limites de l'étude du cerveau en tranches."

Le dernier chapitre du livre, qui ne fait pourtant que six pages, constitue une charge ultime contre l'hyper-réductionnisme en recherche sur le cerveau. "Je craignais d'y être allé un peu fort, mais les réactions ont été bonnes jusqu'à présent", signale-t-il. Si le manifeste de Mircea Steriade atteint son but, la tendance actuelle au réductionnisme en neurosciences fera l'objet d'une réflexion sérieuse. "J'espère simplement que les jeunes chercheurs attirés par les études sur les tranches de cerveau vont réaliser davantage les limites de cette approche. Je souhaite aussi que les neurophysiologistes feront montre de beaucoup plus de réserves avant de transposer des résultats obtenus sur des tranches aux mécanismes complexes qui interviennent dans le cerveau."

JEAN HAMANN