29 novembre 2001

LE COURRIER

SURPLUS ACTUARIELS: LES RETRAITÉS RÉCLAMENT LEUR JUSTE PART
La répartition des surplus actuariels suscite inquiétude et déception chez les professionnels et cadres retraités. À la fin des années 1990, une économie vigoureuse et des marchés boursiers à la hausse ont entraîné d'importants surplus pour de nombreuses caisses de retraite. La redistribution de ces surplus a été convenue entre les employeurs et leurs syndicats sans que les retraités aient voix au chapitre, ce qui a souvent provoqué la colère de ces derniers. Les professionnels et cadres retraités de l'Université Laval sont de ce nombre.

Ainsi, depuis 1989, l'Association du personnel administratif et professionnel de l'Université Laval (APAPUL) et l'Université Laval ont convenu de diverses mesures bonifiant le Régime de retraite du personnel professionnel (amendements 1 à 6) pour un montant total de 100 millions de dollars (1) . Comme les retraités n'ont pas été consultés, il n'est pas surprenant que 78 % de ces surplus aient été affectés à la bonification du régime de retraite des membres actifs . La part applicable aux retraités est de 13 %. Le solde de 9 % n'est applicable à aucun des deux groupes.

L'an dernier, au début du mois d'octobre, les professionnels et cadres retraités de l'Université Laval se sont mobilisés pour tenter d'obtenir leur juste part, alors que l'APAPUL élaborait ses propositions concernant l'utilisation du plus récent surplus actuariel, un surplus de plus de 25 millions au 31 décembre 1998. Cette mobilisation était motivée par les injustices flagrantes qui avaient marqué la répartition des surplus antérieurs, notamment avec l'adoption, un an plus tôt, de l'amendement numéro 6 qui avait permis de consacrer environ 59 millions sur un total de 77,5 millions, à l'amélioration des conditions de retraite des employés actifs et à des congés de cotisation accordés à l'Université: congé de cotisation de trois ans, élimination totale de la réduction pour coordination avec la RRQ , rachat d'années de service, réduction pour retraite anticipée, etc. La frustration des professionnels et cadres retraités était d'autant plus grande que les professeurs, pour leur part, avaient déjà convenu avec l'Université, dans le règlement du régime, de répartir les surplus entre les membres actifs et retraités proportionnellement aux passifs actuariels (2) de chaque groupe. L'application de cette formule, beaucoup plus équitable, aux professionnels et cadres retraités aurait permis à ceux-ci de bénéficier de plus de 30 % des surplus au lieu des 13 % consentis précédemment.

En octobre et novembre 2000, les dirigeants de l'APAPUL ont consenti à entendre le point de vue des retraités concernant la répartition du surplus de plus de 25 millions. Leur projet de répartition des surplus a ensuite été soumis et approuvé par les membres actifs lors d'une assemblée générale extraordinaire, en l'absence des retraités à qui les dirigeants de l'APAPUL avaient refusé le droit de déléguer des observateurs. En accordant aux retraités seulement 20 % des quelque 25 millions de surplus, ce projet n'apportait aux retraités qu'une légère amélioration de leur condition mais il fut néanmoins perçu comme un pas dans la bonne direction d'autant qu'il prévoyait des mesures d'indexation de la rente. L'indexation de la rente constitue en effet une priorité pour les retraités qui, dans le système actuel, subissent chaque année une importante perte de leur pouvoir d'achat.

Au début de mars 2001, l'Université informait l'APAPUL qu'elle ne pouvait accepter le projet proposé (amendement n0 18) considérant que, suivant son analyse des actifs du Régime, le surplus serait moins important que prévu. L'Université se disait toutefois prête à consentir immédiatement la répartition d'environ 10 millions de surplus . Elle proposait aussi à l'APAPUL de convenir d'un protocole semblable à celui du SPUL sur le partage des surplus entre membres actifs et retraités. L'APAPUL réagissait dès le 12 mars en réaffirmant sa conviction, confirmée par l'actuaire du Régime, que le Régime avait la capacité financière d'assurer les améliorations contenues dans le projet d'amendement n018. L'impasse perdure depuis ce temps. Aucune tentative sérieuse de part et d'autre pour faire débloquer le dossier.

Les professionnels et cadres retraités s'interrogent et sont inquiets. On avait espoir que l'utilisation des surplus du Régime soit enfin plus équitable. On croyait que la consultation menée par l'APAPUL présageait l'arrivée d'une approche plus démocratique dans le processus décisionnel lié à la répartition des surplus. On craint maintenant que l'APAPUL cède et accepte que les 10 millions que l'Université est prête à concéder, aillent aux membres actifs et à l'Université en laissant de côté les retraités. Cette crainte est d'autant plus justifiée que le projet de l'APAPUL prévoyait une extension du congé de cotisation et l'absorption de l'augmentation de prime prévue dans le futur; par ailleurs, le programme de rachat d'années de service consenti lors du surplus précédent comptait sur une partie du nouveau surplus pour assurer tout le financement requis; enfin, la réduction de la pénalité de la rente lors de la retraite anticipée (coût : 8,8 millions) était la mesure la plus populaire auprès des professionnels qui ont appuyé le 22 novembre dernier le projet d'amendement.

Il est donc grand temps que les deux parties reprennent leurs échanges et tentent de résoudre l'impasse d'une façon plus juste et équitable à l'endroit de celles et ceux qui ont contribué pour une bonne part à la capitalisation de la caisse de retraite. Les récents surplus générés principalement par les bons placements de la caisse ne doivent pas profiter seulement à l'Université (congé de cotisation) et aux membres actuels de l'APAPUL. Les retraités ont aussi droit à leur juste part.

MATHIEU LECLERC
Président du comité des professionnels et cadres retraités.

(1) Les présentes données ont été contre-vérifiées avec l'Université. Toutefois, l'attribution d'un bénéfice à un groupe ou à l'autre peut, dans certains cas, faire l'objet d'interprétation, compte tenu de leur nature. Finalement, certaines données peuvent varier dans le temps.

(2) Le passif actuariel du régime correspond aux montants prévus pour le paiement de la rente, qu'il s'agisse de la rente des personnes déjà à la retraite (passif actuariel des retraités), ou de la rente à laquelle auront droit les membres actifs lorsqu ils accéderont à la retraite (passif actuariel des membres actifs).



UNE OEUVRE DE JORDI BONET EN PÉRIL
La nouvelle de la découverte d'une oeuvre du sculpteur Jordi Bonet (Le Soleil, 17 novembre 2001) par le docteur Camille Gosselin et l'annonce du sauvetage par celui-ci de quatre "chefs-d'oeuvre en péril", sculptures décoratives du même artiste à l'hôpital Saint-François d'Assise, m'incitent à soulever le triste état d'une oeuvre de Jordi Bonet à l'Université Laval. Il s'agit de Conséquence, sculpture en aluminium fondu, située entre les pavillons Charles-De Koninck et Jean-Charles-Bonenfant . Ce petit monument semble voué à disparaître peu à peu. Il en est tombé un morceau de taille (arraché par de la neige soufflée), et d'autres plus petits. La partie manquante végète dans une remise. L'état fragilisé de l'ensemble n'augure rien de bon.

Une plaque commémorative rappelle les circonstances de son arrivée dans la Vieille Capitale. Commandé par Expo 67 et offert par la Maison Seagram, ce groupe de sculptures a été exposé à Montréal, d'abord à Expo 67 puis à Terre des Hommes en 1968. À la demande de la Maison Seagram il en a été fait don à l'Université Laval. Sous le titre de Nations, elle avait trôné à la Place des Nations dans le cadre de Expo 67.

L'oeuvre est constituée de cinq personnages quasi abstraits encastrés dans des éléments verticaux d'une hauteur de 2,75 mètres. Leurs corps semblent se débattre avec la verticalité rigide des stèles qui constituent, pour les uns, une prison, tout en signifiant pour les autres un élan ascensionnel et libérateur. Si l'allusion du premier titre, Nations, aux régimes démocratiques et totalitaires semble claire, celle du titre actuel, Conséquence, l'est moins. De quelle conséquence, apparemment néfaste, Jordi Bonet voulait-il nous prévenir ?

Cette réalisation suivit de près celle, faite en collaboration avec Jean-Paul Borduas et l'architecte Folch-Ribas, du monument à Dollard des Ormeaux. Par son style et sa matière, Conséquence anticipe la série Cathédrales des années 1970 qui marque la dernière phase dans la vie de l'artiste d'origine espagnole, décédé en 1979. Située au sud du grand axe de la Cité Universitaire qui s'étend de la Théologie à l'est aux Sciences à l'ouest, Conséquence s'aligne sur les sciences humaines, au mitan entre l'Esprit et la Matière. Ses cinq personnages font résolument face au pavillon Charles-De Koninck, où logent ces disciplines. Sa disposition à la Place des Nations était moins polarisée. L'oeuvre est installée de plain-pied dans l'espace des promeneurs.

L'installation de Conséquence à l'Université Laval en novembre 1969 a suscité des réactions verbales - assez violentes - et même des propos - épouvantables - de la part de plusieurs membres de la communauté universitaire, selon M. Claude Thibeault, du Musée du Québec, qui entamait ses études en histoire de l'art à l'époque. Les étudiants du nouveau programme d'histoire de l'art, inauguré à la rentrée de 1969, parmi lesquels figuraient un certain John R. Porter et un certain Luc Noppen, s'étonnaient, selon M. Thibeault, du manque d'ouverture du milieu universitaire envers le modernisme de cette oeuvre. Pour eux, il semblait inconcevable que l'Université, étant à l'avant-garde du progrès social, ne sache reconnaître dans cette oeuvre le reflet de sa propre mission. Quelques extraits d'un "vox populi" ont été reproduits dans le journal universitaire, Au fil des événements (6 novembre 1969) et repris dans L'Action-Québec (15 novembre 1969). Les témoins avouent leur perplexité: "Je pense qu'il faut s'y arrêter longtemps pour qu'on puisse penser ce que ça peut vouloir dire", etc.

Depuis plus de trente ans, les membres de la communauté universitaire passent devant l'oeuvre en coup de vent, en route pour la Bibliothèque. Devenue méconnaissable en raison de l'émondage que le temps y opère, elle ne semble plus pouvoir articuler son contenu. Ayant perdu sa voix, elle est devenue invisible. Une collègue en poste au pavillon De Koninck depuis une douzaine d'années, à qui je racontais mon projet cette semaine, ne se souvenait pas de l'avoir déjà remarquée...

Il en allait tout autrement au temps des bâtisseurs de cette grande université. Quel meilleur gage du relèvement des programmes, des départements et des facultés que la restauration de ce monument, dont le triste état est la conséquence, peut-être, d'une mission oubliée...

DAVID KAREL
Professeur au Département d'histoire