18 octobre 2001

Surtout pas un conte de fée

Le pédiatre Jean Labbé raconte l'évolution de la maltraitance infantile au fil des siècles

Négligence, mauvais traitement, violence, agression sexuelle, abandon, infanticide. La triste liste des sévices infligés aux enfants est longue et vieille comme le monde. "L'histoire nous apprend que la maltraitance envers les enfants a été une pratique courante pendant des siècles sans que personne ou presque ne s'en émeuve. Les nombreux appels lancés en faveur de la protection des enfants par des médecins renommés n'ont pas été entendus par leurs contemporains. Il a fallu attendre que les mentalités changent et que les enfants soient perçus comme des individus à part entière, ayant des droits reconnus par des conventions internationales", a expliqué Jean Labbé, du Département de pédiatrie, lors d'une conférence présentée le 11 octobre, devant les membres de la Société québécoise d'histoire de la médecine.

 

Les enfants sont partis de bien loin, a-t-il rappelé. Durant l'Antiquité, l'infanticide était pratiqué couramment pour se débarrasser des enfants de sexe féminin et des enfants illégitimes ou handicapés. "Dans la Rome antique, la puissance paternelle est absolue. Le père a droit de vie ou de mort sur ses enfants. Les garçons sont privilégiés parce qu'ils font de bons travailleurs et des guerriers. Les filles, vues comme une charge pour la famille, sont surreprésentées parmi les enfants tués ou abandonnés."

Histoires d'horreur
L'infanticide a longtemps subsisté même si des lois l'interdisent dès l'an 374. Ainsi, en 1391, l'Angleterre compte environ 172 hommes pour 100 femmes. L'interdiction de l'infanticide a pavé la voie à l'abandon des enfants et, conséquemment, à la création des crèches et des orphelinats. "À certaines époques, le tiers de tous les enfants qui naissent sont recueillis par ces institutions", souligne Jean Labbé.

Des pratiques contraires aux besoins des enfants jalonnent l'histoire. Ainsi, l'emmaillotement, qui a eu cours jusqu'au 19e siècle pour prévenir la déformation des membres et pour empêcher les bébés de se gratter ou de ramper, les privait de l'usage de leurs mains, de leur bras et de leurs jambes pendant des mois. La lutte épique contre la masturbation, vue comme la responsable d'à peu près tous les maux des jeunes, a amené certains médecins du 18e et 19e siècles à pratiquer des circoncisions, des clitoridectomies et même des cautérisations au fer rouge des organes génitaux.

Enfin, les corrections physiques à l'endroit des enfants ont survécu à bien des époques. La panoplie d'objets utilisés pour corriger les enfants à la maison et dans les écoles - battre les enfants était vu comme une méthode d'éducation, encouragée par l'Ancien Testament - a de quoi faire saliver un bourreau: cordes, chaînes, fouets, bâtons, ceinturons . Le droit de correction modérée et raisonnable n'a été retranché du Code civil québécois qu'en 1995.

Mieux aujourd'hui?
Les droits des enfants n'ont pas évolué également à travers le monde, constate Jean Labbé. "Dans certains pays, la situation actuelle ressemble à celle qui prévalait en Occident il y a deux ou trois siècles. Il y a encore des pays où les enfants sont utilisés comme soldats, exploités au travail ou soumis à la prostitution, à des corrections physiques sévères, à des abandons et à de l'infanticide."

Au Québec, la couverture médiatique porte à croire que l'infanticide et les autres formes de violence parentale sont à la hausse. À titre de pédiatre et de consultant en protection de l'enfance, Jean Labbé est aux premières loges de la maltraitance et son expérience le porte à croire le contraire. "Il y a plus de signalements à la DPJ, parce que la population est plus sensibilisée au phénomène et non parce qu'il y a plus d'enfants maltraités", estime-t-il.

Le Québec a fait des progrès considérables en matière de protection de l'enfance. "Il n'y a pas si longtemps, certains médecins et certains juges refusaient encore de croire que des enfants pouvaient être victimes de violence de la part de leurs parents. Même si les enfants sont mieux protégés aujourd'hui, il reste encore beaucoup trop de cas d'enfants maltraités", déplore le pédiatre.

JEAN HAMANN