24 août 2000

LE COURRIER

LE NATIONALISME PAR LES HYMNES
En annonçant récemment qu'il avait l'intention d'écrire un hymne national pour le Québec, Gilles Vigneault a osé affirmer qu'un nationalisme de bon aloi pouvait très bien s'accorder avec une ouverture sur le monde Il n'en fallait pas plus pour heurter la sensibilité anti-nationaliste de M. Wilhelm Schwarz qui, dans ces pages, s'en est pris dans une longue lettre à ces propos, qu'il associe, par un surprenant raccourci intellectuel, à du nationalisme "pur" au sens qu'en donnent les dictionnaires, c'est-à-dire une doctrine qui subordonne l'ensemble des intérêts des groupes, des classes et des individus aux intérêts de la nation. Mais M. Schwartz n'est pas sans savoir que tout concept politique ou idéologique recoupe un éventail de positions qui s'étend de l'extrême gauche à l'extrême droite. Un "conservateur", par exemple, pourra être plus progressiste, c'est-à-dire "mou", ou, au contraire, traditionaliste à l'extrême, ou "pur et dur". Il en va ainsi des indépendantistes comme des fédéralistes, des socialistes comme des libéraux

Les fondements de l'argumentaire de M. Schwarz apparaissent peu crédibles puisqu'ils reposent sur la fausse prémisse que seul le nationalisme "pur" existe (c'est-à-dire exclusif, sectaire et réactionnaire) et parce qu'il prête erronément cette intention à un poète et chanteur dont l'oeuvre ne témoigne nulle part de manifestation de ce type de nationalisme. Ainsi réduit à sa dimension fascisante, il n'y a plus qu'un pas à franchir entre le nationalisme "mou" de Gilles Vigneault (qu'on pourrait plus justement qualifier de patriotisme) et les "durs" que M. Schwarz énumère : Jörg Haider, Le Pen, Milosevich, Hussein, Gadafy. Vigneault serait certainement étonné de se retrouver en si mauvaise compagnie ! Or, on peut, n'est-ce pas, vouloir se distinguer de son voisin par fierté sans pour autant vouloir l'éliminer ! Dans le cas des minorités nationales, cela m'apparaît même un impératif identitaire, a fortiori quand il s'agit d'une minorité qui a connu une colonisation étrangère, ici anglaise.

Comme le disait au début des années 60 le Tunisien Albert Memmi dans son Portrait du colonisé : "Ainsi, le colonisé sera nationaliste et non, bien entendu, internationaliste. Bien sûr, ce faisant, il risque de verser dans l'exclusivisme et le chauvinisme, de s'en tenir au plus étroit, d'opposer la solidarité nationale à la solidarité humaine, et même la solidarité ethnique à la solidarité nationale. Mais attendre du colonisé, qui a tant souffert de ne pas exister par soi, qu'il soit ouvert au monde, humaniste et internationaliste, paraît d'une étourderie comique". Cela dit, cette étape transitoire, les Québécois l'ont de toute évidence et heureusement dépassée, et ce sont peut-être les traumatismes hérité de la Seconde Guerre dont M. Schwarz affirme toujours souffrir qui le rendent aveugle au pacifisme du nationalisme québécois moderne.

Bref, si, comme l'affirme M. Schwarz en citant le poète autrichien Franz Grillparzer, le nationalisme peut se révéler l'étape transitoire qui mène au bestialisme, il peut aussi s'avérer le premier pas sur le chemin qui mène à l'universel. Quant aux hymne nationaux, si certains sont en effet violents (comme La Marseillaise) d'autres sont tout à fait pacifistes, et je ne crois pas me tromper en affirmant que Gilles Vigneault préfère de loin ceux qui font partie de la deuxième catégorie.

JEAN-FRANÇOIS VALLÉE
Québec


RETOUR D'EUROPE
Ah! la France Je savais ce qui m'y attendait, étant continuellement au fait de ce qui s'y passe (journaux, magazines, revues spécialisées, télévision, ami/es, correspondant/es, aires cybernéennes, multiples voyages antérieurs et quoi encore). Mais j'espérais que la "quotidienneté" contredise un peu ma perception. Or il apparaît assez clairement, et ce dans tous les milieux et dans toutes les sphères de la société, que la France ne croit plus en sa langue, en sa culture, voire en son histoire. Il reste bien ici et là un Jean Dutourd, un Yves Berger ou un Claude Duneton pour tenter de secouer la foule (ou le fou, si on s'amuse de l'anagramme), mais c'est toujours, ou peu s'en faut, pour les voir objets de moqueries et de quolibets par leurs propres compatriotes ­ qui bookmarkent, emaillent et sponsorisent à volonté on Line on Web sur leurs Homepages (italiques rigoureusement superflus...). Raisons sociales, marques de commerce, publicité, affichage, choix musicaux en tous lieux, échanges scientifiques et même ...culturels, toile numérique, langue du commun. Tout, mais absolument tout indique que le pays de Montaigne et de Danton brade son Identité (terme haïssable et maudit, ainsi que l'air de rien le souffle l'air du temps: comme s'il pouvait y avoir un Tu en absence de Je) au nom ...de l'"ouverture" au monde. Son mantra: "N'être plus rien pour être tout à tous". Il y a pourtant des maisons spécialisées pour cela.

L'Humanité troquée pour la Cytoplasmie. Ce grand peuple colonisateur (avec la double valence fort amphibologique du terme) s'autocolonialise sans que quiconque ­ y incluant les États-Unis et moins encore le United Kingdom ­ ne lui réclame quoi que ce soit. La France est agonisante. Et fière de son état. Petit "e". Vive les United Departments of Burgundy...? Et la Switzerland ainsi que la Belgium qui fébrilement s'empressent d'emboîter le pas ­ comme des sociétés qui décideraient d'elles-mêmes, sciemment, en toute conscience, bonne surtout, d'être les vaincues d'on ne sait quel ennemi. Devant pareil spectacle de l'Europe, berceau de notre civilisation, il importe de s'interroger à savoir si l'Homme tout entier n'a pas définitivement jeté la serviette. De la Dignité.

Dès lors, six mois d'Europe pseudo-française, c'en était pour moi assez. C'est clair, le sort de la Francité se joue au Québec: fer de lance ...fût-ce d'une tige de bambou. C'est ici par conséquent qu'il me fallait, revenant comme survenant, doubler le venir. Courir au front, à vision haute et à visière levée. Ne fût-ce d'abord, médecine préliminaire (et n'en déplaise au professeur Wilhelm Schwarz, qui hélas! confond quelques concepts dans son courrier du dernier Fil des Événements du 8 juin dernier), que pour ferrailler ferme à en bouter le virus canadian hors de ses chairs déjà par trop rouées.

Mais encore ­ sublime perversion ­ faudrait-il que les Européo-français à demeure sur le sol de Gilles Vigneault, lequel sol "ne tient pas plus de place qu'un brin d'herbe sous l'hiver", cessassent à l'instar de la leur de britanniser derechef notre maison...

Je rechigne et puis signe,

JEAN-LUC GOUIN
Québec