22 juin 2000

Privé de désert

Le Tunisien Mokhtar Lamari est venu étudier la façon dont le Québec, pays de l'or bleu, gère ce précieux liquide. Portrait d'un économiste de la nature.

 Un rapide coup d'oeil sur le curriculum vitae de Mokhtar Lamari révèle deux éléments frappants. D'abord, l'économiste-politologue fait montre d'une étonnante productivité: la liste de ses publications compte presque 40 titres. Écrire que ce n'est pas courant dans un dossier d'étudiant-chercheur est un euphémisme. Le second est que la plupart de ses publications dénotent des intérêts qui nichent bien loin de la Big Money, de l'effervescence de Wall Street, des fluctuations du Dow Jones et de la fébrilité du Nasdaq. Il s'intéresse à l'eau et à sa conservation. Au Québec, où l'eau coule en abondance dans les ruisseaux, les rivières, les lacs et sur nos têtes, on apprécie mal la valeur de ce précieux liquide. Mais les personnes qui, comme Mokhtar Lamari, sont originaires de parties du monde où l'eau est un enjeu géopolitique majeur, une source de conflits intérieurs et internationaux, un facteur limitant pour la santé des populations et pour le développement d'une agriculture durable, l'eau est l'or de la vie. Normal qu'un économiste préoccupé de justice sociale s'y intéresse.

 
   Photo Marc Robitaille

Avant de traverser l'océan pour poursuivre des études de doctorat au Département de science politique, Mokhtar Lamari avait fouillé à fond la question de l'eau et de la désertification dans son pays, la Tunisie, à titre de consultant pour le compte des Nations Unies. Il était donc bien armé pour réaliser une étude doctorale sur la question de l'eau dans des régions du Québec où les résidants soupçonnent les activités agricoles de polluer leurs réserves d'eau potable. Presque trop armé, en fait, compte tenu de la nature des problèmes qu'il avait étudiés précédemment. "Il faut relativiser les choses, nuance-t-il. C'est certain que la problématique de la pollution diffuse en milieu agricole québécois est négligeable par rapport à ce qui se passe dans les pays du Sud où l'eau fait défaut en quantité et en qualité. C'est également beaucoup moins grave que la pollution diffuse dans les pays européens, notamment en France. Mais, ce n'est pas parce qu'il y a des problèmes plus graves ailleurs qu'il ne faut pas se préoccuper de ce qui se passe ici. La quantité peut parfois cacher des problèmes de qualité comme on l'a vu à Walkerton."

Il a choisi Laval
Diplômé de 3e cycle en économique et politiques publiques de l'Université de Montpellier, Mokhtar Lamari a décidé de faire un doctorat en Amérique du Nord pour y acquérir ce que ses études européennes ne lui avaient pas apporté: une expérience en analyse statistique et en exploitation de bases de données. "J'ai magasiné un peu, j'ai identifié les chercheurs qui publiaient beaucoup et c'est comme ça que j'ai choisi d'étudier avec Réjean Landry, qui lui aussi avait une formation en science politique et en économique. En plus, ses travaux avaient une dimension utile pour l'intervention et ça m'intéressait. Ce que j'allais faire comme études doctorales devait avoir de l'impact pour les gens. J'ai toujours été intéressé par la résolution de problèmes. Je suis un chercheur de terrain et la science pour la science ne me suffit pas."

L'Université Laval représentait également un bon compromis, ajoute-t-il pour expliquer sa venue à Québec. "On aborde l'économique de façon quantitative et le dépaysement n'est pas trop grand sur le plan de la langue et de la culture." Son arrivée à l'Université tombait à point nommé puisque son directeur de recherche venait de décrocher une importante subvention au programme Écorecherche, géré par les trois grands conseils subventionnaires fédéraux, pour étudier les interactions de l'agriculture intensive avec l'environnement et la santé.

Étude sur l'eau potable
C'est ainsi que Mokhtar Lamari a entrepris une étude sur la délicate question de la contamination de l'eau potable dans les régions de Portneuf, Lanaudière, Nicolet et l'Ile d'Orléans. Ces régions regroupent un grand nombre de producteurs de pommes de terre qui utilisent des engrais, herbicides et pesticides sur des terres sablonneuses, menaçant ainsi la qualité des réserves souterraines d'eau. L'étudiant-chercheur a interrogé 3 000 ménages, dont 790 qui puisaient leur eau dans la nappe phréatique et 120 producteurs de pommes de terre, pour documenter leurs comportements par rapport à l'eau. Son enquête a révélé que 36 % des résidants, y compris les producteurs, préfèrent consommer de l'eau embouteillée; ce pourcentage est plus élevé chez les gens qui prennent leur eau dans un puits plutôt que l'eau de l'aqueduc municipal. Environ 26 % des répondants trouvent que le goût et l'odeur de l'eau sont inacceptables et 10 % la juge trop turbide. Presque 20 % des résidants effectuent des tests annuels pour s'assurer de la qualité de l'eau.

Dans l'ensemble, 36 % des répondants considèrent l'eau comme leur première préoccupation environnementale. D'ailleurs, chaque ménage dépense 263 $ par année pour l'achat de bouteilles d'eau, pour les tests de laboratoire ou pour de l'équipement de filtration. Cette situation crée des conflits d'utilisation entre les résidants et les producteurs mais pas de véritables tensions, a observé Mokhtar Lamari. "Il y a une certaine compréhension, les gens acceptent le fait que les producteurs doivent survivre dans un domaine où la compétition est vive. Les déboires des uns font le boire des autres."

Informer sans alarmer
Il y a des politiques à adopter et des actions à promouvoir pour que les gens ne se surprotègent pas inutilement contre l'eau et pour assurer la préservation de la qualité des eaux souterraines en milieu agricole, insiste l'étudiant-chercheur. La rotation des cultures et le dépistage dans les champs pour ajuster les doses d'engrais ou de produits phytosanitaires aux besoins réels en sont deux exemples. "Une bonne partie du défi à partir d'ici est d'informer sans alarmer."

L'autre défi de Mokhtar Lamari est le post-doctorat qu'il entreprend à l'Université McMaster cet été. Il y trouvera sûrement de quoi alimenter son intérêt pour les politiques de préservation de l'eau puisque cette université est située à Hamilton, une région du sud de l'Ontario polluée par l'agriculture et par les industries. En plus, il entend continuer à consacrer ses temps libres aux autres causes qui lui tiennent à coeur: le sort des femmes et des pauvres, l'environnement, la ruralité, bref ces domaines de recherche pour lesquels les sources de financement coulent encore à bien faible débit.

JEAN HAMANN