30 septembre 1999

De l'huile sur le feu


Les interventions de groupe auprès d'adolescents en difficulté accentueraient les problèmes qu'elles doivent régler

Réunir des adolescents qui ont des problèmes de comportement au sein d'un groupe d'intervention n'est pas toujours souhaitable. En fait, les interventions de ce genre pourraient même accentuer les problèmes qu'elles cherchent à résoudre, conclut un article qui vient tout juste d'être publié sur la question dans la revue scientifique American Psychologist.

Le chercheur François Poulin, de l'École de psychologie, et ses collègues américains Thomas Dishion de l'University of Oregon et Joan McCord de la Temple University de Philadelphie arrivent à ces conclusions à la lumière de deux études qu'ils ont menées pour évaluer l'impact à moyen et à long terme d'interventions de groupe auprès d'adolescents. "Nous avons découvert que, dans certaines circonstances, le fait de regrouper des adolescents en difficulté peut produire des effets négatifs sur leurs comportements, résume François Poulin. Les adolescents qui avaient des problèmes modérés couraient plus de risques d'accentuer leurs problèmes de comportements que ceux qui n'ont fait l'objet d'aucune intervention. Ceci pourrait être attribuable au fait que les comportements délinquants sont valorisés et encouragés par les autres jeunes rencontrés dans les groupes."

Amitiés dangereuses
Dans une première étude, les chercheurs ont comparé l'efficacité de trois groupes d'intervention à celle d'un groupe témoin (aucune intervention). L'intervention était conduite soit exclusivement auprès des adolescents, soit exclusivement auprès de leurs parents ou encore auprès des parents et des adolescents mais dans des groupes distincts. "Notre hypothèse de départ était que cette dernière stratégie devait être la plus efficace parce qu'elle combinait les avantages des deux autres", souligne François Poulin. La suite des événements devait prouver le contraire.

Cent dix-neuf adolescents présentant des risques élevés de comportements délinquants ont participé à deux séances hebdomadaires d'intervention pendant une période de 12 semaines. Un an plus tard, les jeunes du groupe "adolescents seulement" enregistraient une plus forte augmentation des comportements délinquants que ceux du groupe témoin. Le même scénario prévalait trois ans plus tard. L'intervention avec les "parents seulement" a donné les meilleurs résultats, signale François Poulin. Par contre, dans le groupe où parents et adolescents faisaient l'objet de l'intervention, l'effet positif enregistré auprès des parents était annulé par la mauvaise influence des pairs des adolescents.

Une seconde étude, menée récemment auprès de personnes qui avaient bénéficié d'un programme d'intervention de groupe dans les années 1950, a produit sensiblement les mêmes résultats. Le risque de mourir avant 35 ans, d'être accusé d'un crime grave, de devenir alcoolique ou d'avoir un problème de santé mentale augmentait par un facteur 10 chez ceux qui avaient le plus bénéficié du programme lorsqu'ils étaient adolescents.

Sonnette d'alarme
Les interventions de groupe sont fréquemment employées en psychologie parce que, croit-on, elles ont un effet thérapeutique positif, elles permettent de pratiquer les habilités sociales des participants et elles favorisent les mécanismes de renforcement tout en exigeant peu de ressources humaines. "Cette approche peut donner de bons résultats pour des problèmes comme la timidité, reconnaît François Poulin. Par contre, ça ne semble pas être la meilleure stratégie pour les problèmes de délinquance. L'influence des pairs pendant ces séances semble jouer un rôle crucial dans le développement des comportements délinquants."

Les travaux des trois chercheurs sonnent également l'alarme pour toutes les interventions qui consistent à rassembler en un même lieu des adolescents en difficulté. "On a souvent tendance à regrouper ces jeunes dans des centres ou dans des classes spéciales, souligne François Poulin. Il faudrait évaluer l'impact de cette pratique et explorer d'autres approches plus efficaces au besoin."

La parution des travaux des trois chercheurs dans l'American Psychologist, la revue de l'American Psychological Association, risque d'avoir des échos importants dans la profession. Cette revue rejoint 159 000 chercheurs, éducateurs, cliniciens, consultants et étudiants à travers le monde.

JEAN HAMANN