17 octobre 1996

René Dumont: «J'accuse!»

L'agronome le plus connu de la planète considère le gaspillage d'énergie comme un crime contre l'humanité

À 92 printemps, René Dumont n'a rien perdu de ses convictions d'écologiste de la première heure ni de sa ferveur à lutter pour un monde meilleur. Son plaidoyer pour le partage des richesses reste identique, quelques décennies après le prophétique L'Afrique est mal partie, lorsqu'il dénoncait le maldéveloppement économique de ce continent pourtant déjà indépendant. Pollution, sécheresse, démographie galopante, effet de serre, l'agronome use de jugements sans appels pour stigmatiser les maux dont souffre la planète. De la graine de prophète que les étudiants gradués qui suivent les séminaires de la Chaire Unesco-Université Laval sur le développement durable ont pu apprécier en assistant à sa conférence donnée le 10 octobre dernier.

Non au gaspillage
«Il faudrait multiplier le prix de l'essence par dix au Canada, interdire les courses automobiles qui consomment trop de carburant, supprimer les véhicules utilisant plus de quatre litres d'hydrocarbures aux 100 kilomètres, et considérer désormais ces infractions à la règle comme des crimes contre l'humanité.» René Dumont n'y va avec de main morte lorsqu'il s'agit de lutter contre l'effet de serre et de conserver les ressources non renouvelables. Depuis le temps qu'il parcourt la planète en tout sens, il a pu constater la dégradation constante subie par l'environnement. Ainsi, lors d'une visite à Shangai en 1955, il s'était émerveillé du travail méticuleux des maraîchers chinois qui fournissaient à la ville près de trois-quarts de ses besoins en nourriture, en cultivant les terres en proche banlieur. Trente ans plus tard, les jardins avaient cédé la place à des golfs, des stationnements et des usines et Shangai devait s'approvisionner ailleurs.

Prêcher dans le désert
Inlassablement pourtant, l'agronome le plus connu de la planète continue de mettre en garde les gouvernements en place même si ses conseils demeurent souvent lettre morte. Ses recommandations sur la nécessité d'économiser l'eau, ou ses propositions pour récupérer les eaux des fleuves avant qu'ils ne se jettent dans la mer, auraient peut-être pourtant permis à certains pays d'éviter de voir disparaitre leurs mers intérieures comme celle d'Aral ou de constater la baisse constante de terres arrables irrigables. «On oublie souvent que deux milliards d'êtres humains ne disposent pas de suffisamment d'eau potable et que 900 millions de personnes ne mangent pas à leur faim», rappelle René Dumont.

Selon cet adepte du développement durable, les antidotes qui éviteraient de courir vers la catastrophe existent pourtant. Ils ont pour nom contrôle de la démographie, économie d'énergie, impôt solidarité des pays riches en faveur des pays pauvres, défense et restauration des sols, utilisation d'énergie renouvelable. «Il faut qu'on prenne conscience que nous allons à la mort si nous continuons à croître au rythme actuel, remarque cet écologiste acharné. Avec la Révolution verte qui a permis l'utilisation des engrais chimiques et de l'irrigation, les agronomes ont pensé que la production agricole allait progresser plus vite que la croissance de la population. Mais depuis 1984, nous produisons moins de céréales que la consommation mondiale. Arrêtons cette démographie galopante!.»

René Dumont garde pourtant foi en l'avenir. Il salue les efforts pour la scolarisation des enfants de certains pays du Tiers-monde qui leur permet de ralentir la fécondité, ainsi que le développpement de l'énergie solaire ou hydro-électrique. Cet ancien candidat aux élections présidentielles françaises souligne aussi le rôle primordial des Organisations non gouvernementales dans le développement durable et remarque que les grandes conférences internationales, comme celle de Rio, leur permettent de plus en plus de prendre la parole. Pour sa part, il va doter prochainement l'Université Laval d'un fonds Dumont, en léguant à la Bibliothèque un exemplaire de chacune de ses parutions. Une façon pour lui de participer à la formation des étudiants de demain d'une université chère à son coeur, puisqu'il y a enseigné en 1966.

PASCALE GUÉRICOLAS