5 septembre 1996


Vaillancourt «on the rocks»

«J'ai des projets pour mille ans», annonce le sculpteur venu réaligner son dolmen de pierres de calcite.

Le mardi 27 août, vers 15 h, les passants qui déambulaient aux abords des pavillon Maurice-Pollack et Alphonse-Desjardins ont pu assister à un véritable «happening». Lisez plutôt: au sol, un homme, le front ceint d'un bandeau blanc, le regard tourné vers le ciel, indique de la voix et du geste au conducteur d'une immense grue à quel endroit précis déposer de grosses pierres, qu'il se hâte de libérer de leur enchevêtrement de cordes.

En fait, chacune des treize pierres qui seront transportées par la grue forment une sculpture et l'homme, qui dirige de main de maître les opérations, en est l'auteur. Sculpteur montréalais de réputation internationale, Armand Vaillancourt tenait à venir en personne recréer en quelque sorte cette «sculpture environnementale» conçue à l'été 1987 dans le cadre d'un événement artistique organisé par le Service des activités socioculturelles, et disparue du paysage depuis deux ans en raison de la construction des pavillons Alphonse-Desjardins et Maurice-Pollack. Les membres de la communauté universitaire peuvent donc apprécier à nouveau cette sculpture érigée sur la pelouse jouxtant le pavillon Maurice-Pollack.

«Je voudrais que ce lieu en soit un de rassemblement, explique Armand Vaillancourt qui, à 65 ans bien sonnés, garde une allure juvénile. J'ai passé ma vie à passer des messages; la sculpture constitue mon arme de combat, un outil de conscientisation et de revendication.» Et de raconter que toutes les pierres (du calcite) ayant servi à la réalisation de la sculpture proviennent d'une carrière de Mistassini, au Lac Saint-Jean. La pièce la plus imposante de cet ensemble monumental reste le dolmen formé de trois grosses pierres, sur lequel on peut lire une lettre de Félix Leclerc datée du 29 avril 1985 et qui est dédiée à la jeunesse. Figurent notamment le célèbre poème de Gaston Miron, L'Octobre («Nous te ferons Terre de Québec...»), et un poème du roumain Petru Romosan.

La mémoire des pierres
Voulant rendre hommage aux autochtones, Armand Vaillancourt a disposé le reste des pierres en forme de pointe de flèche. Toutes les préoccupations de ce contestataire dans l'âme y sont illustrées: la dégradation de l'environnement, le racisme, l'antimilitarisme mais aussi le désir d'être éternel, de continuer à vivre dans la mémoire des êtres aimés. Bonne nouvelle: le chêne qui se dressait à côté de la pierre sur laquelle est gravée la chanson de Gilles Vigneault J'ai planté un chêne et qui avait été coupé à cause de la construction des nouveaux pavillons sera remplacé.

«Je ne crois pas au bonheur mais au devoir accompli, se plaît à dire ce pionnier de l'art monumental au Québec. Pour moi, créer, dire la vérité, demeure essentiel. Je suis dérangeant et c'est ce que je veux être: dérangeant.» Suscitant la controverse partout où il passe, Armand Vaillancourt avoue ne pas porter les politiciens dans son coeur. Récipiendaire du Prix du Québec en 1993, il affirme ne pas vouloir la gloire ni la reconnaissance, l'important étant de faire ce qu'il doit faire. «Si j'arrive à toucher les gens avec mon art, j'aurai atteint mon but...»

Indépendantiste de la première heure, Armand Vaillancourt a participé en juillet à une exposition ayant pour thème «Vision du Québec», au Centre des arts de la Confédération de Charlottetown, à l'île du Prince-Édouard. Prenant la parole - et fidèle à lui-même - l'homme a réalisé une oeuvre gigantesque constituée de quelque 300 arbres suspendus dont il a enlevé et peint l'écorce. Un peu en retrait, un arbre peint aux couleurs du Québec attend son heure... Intitulée «Pour le droit inaliénable des peuples à l'autodétermination», l'oeuvre est dédiée à Alexis, son fils de quatre ans et demi, ainsi qu'à tous les enfants du monde. Comme par hasard, les responsables du musée ont noté une hausse de 50 % des visiteurs cet été...

«J'ai des projets pour mille ans», lance ce guérillero artistique, pour qui toute vérité est bonne à dire. En attendant, il fait sien ce poème hindou qu'on peut lire en face du pavillon Maurice-Pollack: «Parfois nus, parfois fous /Érudits ici, ignorants là /Ainsi apparaissent-ils /Sur terre les hommes libres».

RENÉE LAROCHELLE