29 février 1996

«C'est ma vie, après tout»

Le marché de la solitude est devenu une industrie prospère. Mais comment se sent la clientèle des néo-célibataires?

Au Québec, l'augmentation continue du nombre de séparations et de divorces a engendré la prolifération de nouveaux moyens de rencontres: boîtes vocales, petites annonces, Télé-rencontre, déjeuners-causerie, agences, etc. Tant et si bien qu'on assiste actuellement à l'essor d'une industrie prospère, celle du «marché de la solitude», affirme Louise Saint-Laurent, qui a effectué sa thèse de doctorat sur la solitude des néo-célibataires au Département de sociologie.

Dans le cadre de sa recherche, la sociologue a interrogé dix hommes et dix femmes séparés ou divorcés provenant de la classe moyenne aisée, membres d'un club de rencontres situé dans la région de Québec, afin de voir comment ils percevaient la solitude. Soulignons que le terme «néo-célibataires» englobe des personnes séparées ou divorcées qui retournent au célibat sans cohabiter avec un ou une partenaire. À partir des réponses obtenues, elle a distingué, entre autres, quatre types de représentations de la solitude.

«Il y a ceux qui voient la solitude comme une situation totalement négative, soutient la sociologue. Estimant qu'il n'est pas "normal" de vivre seul, ils jugent leur situation très malheureuse. Puisque, généralement, ils n'ont pas eux-mêmes pris l'initiative de la rupture, ces personnes se sentent trahies, répudiées, délaissées. Dans la logique de cette représentation, on n'est plus rien socialement quand on n'a plus de vie de couple. Comme ils ne peuvent plus compter sur leurs réseaux naturels de sociabilité comme la famille et l'école, il leur paraît aujourd'hui difficile de rencontrer des gens libres. En somme, leur plus grande angoisse s'exprime ainsi: «Et si je devais finir mes jours tout seul!»

Agir et choisir
D'autre part, certains répondants voient dans l'expérience de la solitude une façon de se réapproprier leur existence. Pour eux, ce nouvel état comporte plusieurs avantages, dont ceux de pouvoir rentrer chez soi et d'y retrouver le calme et la tranquillité, de lire, d'écrire et de réfléchir sans être dérangé. Ces néo-célibataires, qui mettent beaucoup d'efforts pour s'adapter à leur nouvelle situation, avouent ne pas être disposés maintenant à perdre leur indépendance si chèrement acquise, constate Louise Saint-Laurent. Ils se déclarent ainsi contre toute forme de contrainte pouvant limiter leur pouvoir d'agir et de choisir. Le travail et la carrière constituent une priorité; leur profession leur apparaît comme une base solide pour édifier un nouveau style de vie.»

Dans leur perception de la solitude, certaines personnes sont tiraillées entre le désir d'établir une relation amoureuse stable et permanente, donc «contraignante», et celui d'affirmer leur liberté et leur autonomie. Tout se passe comme si des craintes informulées les empêchaient de prendre des initiatives, d'amorcer des contacts, comme la peur d'être jugés, exploités ou rejetés, révèle Louise Saint-Laurent. Cette solitude «ambivalente» - qui conduit à une impasse - est notamment caractérisée par l'impuissance et par l'impossibilité de concilier ordre et liberté, devoir et plaisir.

Enfin, des répondants à l'enquête ont manifesté leur volonté d'établir une relation amoureuse stable, avec ou sans cohabitation, tout en souhaitant préserver leur autonomie et se réserver des moments de solitude dont ils estiment ne plus pouvoir se passer. Selon la sociologue, ces besoins contradictoires qu'éprouvent les néo-célibataires après leur rupture engendrent de nouvelles formes de socialité. En ce sens, croit-elle, cette dernière forme de solitude est une tentative de dépassement de la solitude-impasse.
RENÉE LAROCHELLE

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