29 février 1996


Idées

JEUX DE PROFS

PAR WILHEM SCHWARZ,
PROFESSEUR AU DÉPARTEMENT DES LITTÉRATURES

«Comme dans tous les jeux, dans celui qui nous occupe ici, il ya de bons et de moins bons joueurs; on trouve aussi des experts, de vrais virtuoses.»


J'ai déjà lu au moins une dizaine de définitions du professeur d'université. En voici une de plus : un professeur est une personne qui n'a pas le temps. Ou plutôt, c'est quelqu'un qui dit qu'il n'a pas le temps.

Je venais d'être engagé à l'Université Laval, il y a longtemps; ma patronne d'alors, adorable et charmante, me disait que parfois elle n'avait pas le temps de prendre ses repas; faute de quoi elle se contentait de croquer une pomme. J'étais profondément impressionné. Depuis ce temps-là, la dame en question m'a répété la même rengaine chaque fois que je l'ai vue, en mille variations, bien sûr. Chaque fois j'étais moins impressionné. Ce dont je ne me rendais pas compte, c'est que la dame jouait avec moi un jeu d'université qui s'appelle précisément : « Je n'ai pas le temps ». Les experts à ce jeu répliquent évidemment : « Mais oui, moi non plus, je n'ai pas le temps; c'est terrible, ça n'a pas de bon sens.»

Un nouveau professeur a environ un an pour s'adapter à la cloche à fromage qu'est l'université. Si, au bout d'un an, il ne montre aucun talent pour jouer le jeu du « je n'ai pas le temps », il risque d'être perçu comme mal intégré, paresseux, pervers, voire dangereux. Le risque, pourtant, n'est pas très grand. La plupart des nouveaux professeurs, longtemps avant la fin de la première année fatidique, se promènent dans les couloirs en soupirant à chaque collègue qu'ils rencontrent : « C'est affreux, je "bosse" comme un forcené, ça n'a pas de bon sens, je n'ai pas le temps.» Si le professeur est marié, il dit à sa femme au petit déjeuner : « C'est incroyable, je n'ai plus de temps pour rien »; et le soir, en retrouvant au lit sa petite femme joliment apprêtée, il répète pour la dernière fois de la journée : « Je n'ai pas le temps ». Et il s'endort.

Évidemment, on remarque de temps en temps des trouble-fête qui transgressent les règles du jeu en disant, par exemple : « J'ai l'impression que je suis le seul ici à "bosser".» Cela est inacceptable. Toutefois un tel rabat-joie réalise très vite son faux pas par le silence glacial que sa bêtise produit, et il prend garde de ne pas récidiver.

Si deux ou plusieurs professeurs se réunissent pour discuter de quoi que ce soit, ils commencent leur rencontre par la confession de chacun : « Je n'ai pas le temps ». Après que le dernier d'entre eux a confirmé qu'il n'a pas le temps, alors ils peuvent aborder l'ordre du jour. Le Credo pour un bon catholique, la Profession commune de foi pour les Témoins de Jéhova, le Symbole des Apôtres pour les Bérets Blancs, c'est la confession « Je n'ai pas le temps » pour un professeur. Si vous êtes professeur d'université, cher lecteur, mettez donc vos collègues à l'épreuve. Dites, en présence de quelques-uns d'entre eux, en passant et aussi naturellement que possible, que vous avez beaucoup de temps. Comme réaction, je vois seulement deux possibilités : soit que vos collègues vont rire, pensant que vous voulez faire une blague; soit qu'ils vont voir dans vos propos un premier signe de sénilité, de déchéance progressive et irréversible de vos activités psychiques. Ne soyez donc pas surpris si une demi-heure après votre déraillement, une ambulance s'arrête devant la maison, avec des gyrophares clignotants, pour vous transporter là où, de toute évidence, vous serez à votre place : dans un asile d'aliénés.

Nous pouvons donc affirmer que la phrase « Un professeur n'a pas le temps » est une loi naturelle, comme la loi de la chute des corps. Un professeur qui a le temps n'existe pas. « Un professeur qui a le temps », comme tournure de style, est un oxymoron, comme un nègre blanc ou un séparatiste fédéraliste. Cette tournure de style ne correspond à aucune réalité empirique.

Comme dans tous les jeux, dans celui qui nous occupe ici, il y a de bons et de moins bons joueurs; on trouve aussi des experts, de vrais virtuoses. Un collègue, un parleur passionné, ne se fatigue pas de répéter pendant des heures entières dans le hall du Pavillon De Koninck, en changeant parfois de partenaires : « Je n'ai plus de temps pour rien, c'est affreux, vraiment : affreux.» Voilà ce qu'il dit aux étudiants qui viennent le voir à son bureau : « Soyez bref, je n'ai pas le temps.»

Quelqu'un, lisant ces lignes, pourrait penser que moi, qui écris cela, je suis au-dessus de ce jeu enfantin. Mais non, pas du tout. C'est vrai que parfois, quand un collègue me parle, j'ai déjà souhaité voir un petit crapaud sortir de sa bouche, au lieu de la phrase redoutée, comme dans le conte de Grimm. Pourtant une fois qu'il a prononcé : «Je n'ai plus de temps », moi je réponds : « Mais oui, moi non plus, je n'ai pas le temps, c'est affreux, ça n'a pas de bon sens, et bla-bla-bla.» Moi aussi, je veux être intégré, accepté, apprécié. La marginalité : non merci!

Je sais par exemple qu'il ne faut jamais admettre que l'on fait du ski, du patinage, de la natation, de la bicyclette, des promenades innocentes même. Il y a très longtemps, j'étais assez naïf pour raconter que je faisais de la natation tous les matins avant mes cours. La réponse à mon aveu était, littéralement : « Vous êtes chanceux. Moi, je ne peux pas me permettre cela. Je n'ai pas le temps.» Évidemment, je n'ai pas cessé de faire de la natation, mais en revenant du PEPS, je dis à qui veut l'entendre : « J'ai encore passé des heures et des heures à la bibliothèque centrale pour ma recherche sur Thackeray. C'est affreux, on ne trouve plus le temps que pour des recherches.»

Depuis ce jour-là, j'ai la réputation d'être un grand chercheur parmi d'autres grands chercheurs.

Le jeu royal
Tournons maintenant notre attention vers la recherche, le jeu le plus populaire et le plus répandu chez les professeurs. Les échecs sont le roi des jeux et le jeu des rois, c'est entendu, mais la recherche est le jeu royal des professeurs. En jouant à la recherche, le professeur oublie qu'il joue, il s'oublie lui-même. La recherche pour lui, c'est une vocation. Non, non, c'est plus qu'une vocation. Ce qu'est le Saint Graal pour Parzival, la vache sacrée pour l'Hindou, pour le vrai Allemand, suivant Eichendorff, la forêt, pour le vrai Québécois enfin, suivant Pierre Bourgault, l'indépendance - la recherche, pour le professeur, c'est tout cela et bien plus encore. Le professeur sait que par la recherche il s'inscrit dans une lignée illustre qui va d'Archimède à Darwin et à Einstein en passant par Newton. Mais là où Archimède et Newton et Darwin et Einstein se sont arrêtés, là commence pour lui le pays à découvrir. Il est loisible à notre chercheur de pousser une pointe dans l'infini grâce à sa recherche. Comme Faust, il peut, s'il le veut, provoquer l'univers au combat et poser la question : « Quel est le principe le plus intime de la cohésion du monde?» Avec l'aide de Dieu. Ou, s'il est impossible de faire autrement, avec l'aide du diable. Tout cela s'entend en sourdine quand un professeur, de quelque discipline qu'il soit, dit modestement : « Je fais de la recherche.»

Comme s'il s'agissait d'un bon joueur de hockey, un nombre presque incalculable de prix, de subventions et d'honneurs de toutes sortes attendent le bon joueur du jeu recherche. Pour le chercheur, un nombre de co-chercheurs et de collaborateurs proportionné à l'importance de son projet est mis à sa disposition. Des secrétaires attentives comblent tous ses désirs, huit heures par jour et même plus longtemps quand c'est nécessaire. Ses étudiants l'admirent, ses enfants aussi. Des voyages dans tous les pays de la terre, l'assistance à des congrès, les échanges de vues avec les autres chercheurs de sa spécialité font partie de son projet. L'opinion qu'on a de lui, qui n'avait peut-être jamais atteint de très hauts sommets à cause, par exemple, de ses boutons dans le visage ou à cause de sa petite taille, cette opinion monte maintenant à la verticale, de façon parallèle et synchronique. Et le rêve de toute une vie, la récompense lointaine à laquelle aspire tout véritable chercheur et qui apparaît à l'horizon comme une lueur venue de l'au-delà, c'est la réception chez le roi de Suède : le prix Nobel. Tout bon soldat a son bâton de maréchal dans sa musette, c'est entendu. Mais tout bon chercheur, il faut le dire enfin une bonne fois, tout bon chercheur est un candidat potentiel au prix Nobel.

Il s'agit moins du but et du résultat de chaque recherche particulière que de la recherche elle-même en tant que processus. « Le but, c'est le chemin.» Si le mot du poète peut être appliqué à quelque chose, alors c'est sûrement à la recherche. Le but, c'est l'acte de recherche : retenons cette phrase clé. Nous ne pouvons absolument pas nous embarquer dans des discussions oiseuses sur la valeur ou la non-valeur d'un projet particulier. D'après quels critères pourrions-nous juger? La fission de l'atome a-t-elle été un bienfait ou une malédiction pour l'humanité? Pas même le sage Salomon ne serait capable de répondre à cette question irrévérencieuse. Évitons donc, par principe, ces complications inutiles. Le bonhomme fait de la recherche, cela devrait nous suffire. Il n'en faut pas plus. Déjà Goethe disait : « Celui dont la vie s'est passée dans de pénibles efforts, celui-là nous pouvons le délivrer.» Quelle vision eschatologique! L'homme, le chercheur sur la voie du salut, grâce à ses efforts, grâce à sa recherche! Notre principe est donc inébranlable : le but, c'est la recherche elle-même et non le résultat, la découverte.

Ceci ne signifie nullement qu'il n'y aurait pas de normes ni de critères qui permettraient de distinguer la recherche ayant une grande valeur de celle qui en a moins. Bien au contraire. Ici nous pouvons mentionner avec raison notre actuel ministre de l'Éducation, qui s'est acquis les plus grands mérites dans l'évaluation et la codification de la recherche.

Comme chacun sait, notre ministre de l'Éducation s'est illustré autrefois comme ministre de l'Agriculture, poste qui lui a permis d'acquérir une vaste expérience. Ce sont ces mérites et cette expérience incontestables qui le nourrissent encore aujourd'hui, c'est par eux qu'il se laisse guider. Il sait par exemple qu'un bovin de quatre cents kilos va chercher le double d'un bovin de deux cents kilos. Cela est évident, cela saute aux yeux. De même, on peut conclure qu'un projet de recherche de 400,000$ pèse deux fois plus qu'un projet de 200,000$, ce qui implique que le directeur du premier projet est deux fois plus important, deux fois plus précieux et deux fois plus génial que le directeur du deuxième projet. Même un écolier de huit ans comprend cela. Nous ne parlons ici naturellement que des projets acceptés et approuvés par le ministère; les autres, on n'en parle même pas. Dieu merci, la valeur d'un professeur-chercheur n'est jamais définitive et fixée sans retour.

La valeur d'un chercheur est cumulative. Dix projets de 20,000$ chacun, une simple hypothèse, ont la même valeur que cinq projets de 40,000 dollars chacun - de même que dix porcs maigres ne valent ni plus ni moins que cinq porcs gras. « Si on le fait avec la prudence requise, les bases et les principes de l'agriculture peuvent être transférés à l'éducation et à la recherche.» Tel est le principe sur lequel se règle Garon, principe tout aussi fondamental et directeur que les principes de Newton et de Pavlov. Nul doute que les générations futures sauront reconnaître les mérites de cet homme mieux que cela n'est possible aujourd'hui à cause de l'envie et des querelles de parti. Pour ma part, je crois en Jean Garon, déjà aujourd'hui. En présence de cette personnalité charismatique, il m'est arrivé un miracle. Sous l'influence de sa rhétorique emballante, les douleurs au dos qui me tourmentaient encore au début de son discours, ont disparu. Il est vrai qu'elles ont reparu quelques heures plus tard, mais ce n'était sûrement pas de sa faute. Mais je m'égare.

Notre système d'évaluation de la valeur de la recherche n'exclut pas de petites injustices. Je souligne petites injustices; mais ce sont quand même des injustices. Quel système ayant une certaine dimension pourrait se vanter d'être parfait, sans défaut? Emmanuel Kant par exemple, qui échafaudait ses théories pendant ses promenades quotidiennes, serait recalé tambour battant par notre système d'évaluation. Entre nous soit dit : ce professeur d'université, je parle toujours de Kant, n'avait-il vraiment rien de mieux à faire que ces interminables promenades à travers les rues de Königsberg, tous les jours, été comme hiver, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il fasse soleil, sans but, sans raison, pendant des heures? Et son employeur, l'Université de Königsberg, ne pouvait-il pas lui donner un travail raisonnable à faire au lieu de ces promenades, un projet de recherche, par exemple? Ou bien, s'il n'avait vraiment aucun talent pour la recherche sérieuse, l'Université n'aurait-elle pas pu lui donner un poste important, proportionné à son intelligence, vice-doyen à la recherche, par exemple? N'aurait-elle pas dû au moins insister pour qu'il soit membre d'importantes commissions, assemblées et comités de l'Université? Au lieu de se casser la tête et de ressasser sa problématique Critique de la raison pure. Au lieu de flâner et de bayer aux corneilles. Les questions s'accumulent. L'oisiveté est la mère de tous les vices, bien entendu. Je ne suis pas surpris que menant une vie aussi déréglée, Kant ait concocté son impératif catégorique, un truc fort douteux. Dieu merci, nous avons, ici et aujourd'hui, un ministre de l'Éducation qui veille à ce que ses professeurs se consacrent à la recherche fondamentale subventionnée au lieu de flâner.

De Lolita à Nabokov
Il y a un autre jeu, très répandu à l'Université, que j'appellerai « Connaissez-vous Nabokov?» En voici les règles.

Vous regardez une émission de Bernard Pivot ou de Danièle Bombardier, ou encore vous consultez Le Devoir, édition du samedi, pour connaître la dernière publication en vogue. Vous l'achetez, vous lisez un chapitre ou deux, et vous êtes prêt à jouer. Alors vous demandez à votre collègue tout innocemment : « Connaissez-vous Nabokov?». En 1967, quand ma patronne d'alors jouait ce jeu avec moi, elle parlait de Lolita de Vladimir Nabokov, et moi, naturellement, je ne l'avais pas lu.
« Quoi? Vous ne l'avez pas lu? Mais ce n'est pas possible! Tout le monde en parle! Il faut le lire absolument! Mais où avez-vous donc vécu? À Terre-Neuve? Ah, bien sûr, à Terre-Neuve ... , ça explique tout.»

Et moi, ignorant les règles du jeu, venant en effet de Terre-Neuve et voulant montrer ma bonne volonté, j'achète Lolita de Vladimir Nabokov et je le lis, sérieusement, comme autrefois on lisait la Sainte Bible. Deux mois plus tard, je pensais être prêt, digne et bien instruit : j'aurais pu donner une conférence sur Lolita aux Sociétés Savantes. Hélas! Nabokov était déjà relégué aux oubliettes. Personne ne voulait plus en entendre parler.

Maintenant, vous connaissez les règles du jeu, alors bonne chance! C'est facile, car vous pouvez jouer à « Connaissez-vous Nabokov?» à un niveau plus ordinaire, en remplaçant Nabokov, disons, par le nom du dernier film, du dernier chansonnier, de la dernière pizza sortis sur le marché. Le nom n'a vraiment pas d'importance. Il faut avant tout que vous sachiez quelque chose que l'autre ne connaît pas encore, même si cette chose n'existe pas, comme le phlogiston ou le phlogistique. Les enfants appellent justement ce jeu : Je connais quelque chose que tu ne connais pas. Merveilleux!

Et Thackeray? Il appartient au XIXe siècle. Diable, qu'est-ce que ce célèbre écrivain britannique peut bien avoir à faire dans mon propos de 1995? Est-ce une mauvaise blague ou un poisson d'avril plat et insipide? Mais non, pas du tout. Depuis mon arrivée à l'Université, je fais une recherche sur La Foire aux vanités de Thackeray : je suis moi-même le snob en tant que sujet et objet de la recherche. Cependant, je ne fais pas cette recherche, hautement savante, à la bibliothèque centrale, mais dans les couloirs du Pavillon De Koninck. Soit dit entre nous, n'est-ce-pas?

(Extrait de l'ouvrage L'horloge du clocher qui va paraître prochainement chez VLB éditeur)

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