11 avril 1996

Des images pour des mots qui sonnent


Nous présentons ici les textes gagnants du Concours littéraire annuel du Cercle d'écriture de l'Université Laval (CEULa), dans les catégories «nouvelle», «poésie» et «paroles et musique», ainsi que les oeuvres gagnantes du concours d'illustration «L'image des mots», lancé ensuite auprès des étudiants de l'École des arts visuels. Une collaboration du CEULa, du journal Au fil des événements et du Service des activités socioculturelles.




ILLUSTRATION: ÉTIENNE GEOFFROY

ILLUSTRATION: LOUIS CLOUTIER

ILLUSTRATION: FÉLIX BÉDARD



Nouvelle

LA VEUVE


J'ai 23 ans. J'ai 23 ans, et je suis veuve. On l'a trouvé, lui, l'homme, il y a bien deux semaines déjà. Un beau dimanche matin de juin; l'herbe était encore humide des effluves de la nuit, il était tôt. 7 heures, 7 heures 30 peut-être. Un oiseau chantait, perché sur la branche d'un chêne. Sous le chêne, un fossé. La route luisait, noire et dure, l'asphalte fraîche, la fraîcheur de l'asphalte sous la blanche joue. Sa tête déposée sur le bord du fossé comme sur un oreiller, les deux yeux ouverts dans un dernier regard d'effroi. Je crois qu'une goutte de sang perlait au coin de ses lèvres crispées. Le vent était doux et jouait dans ses fins cheveux bouclés. Un chauffard l'avait heurté, lui, dans la nuit, et s'était aussitôt enfui. Le petit matin l'avait trouvé couché près du fossé, corps déjà froid, femme déjà veuve dans la douceur d'un matin de juin. C'est ainsi, je crois, qu'il est mort. Mais je ne me souviens pas exactement.

C'est peut-être plutôt par un froid soir de novembre. Tout était gris, l'air était vif. Il marchait d'un bon pas, pressé de rentrer à la maison. Il sentait la fumée, l'alcool, le parfum de femme. Il sortait tout juste d'un bar, il était deux heures du matin environ. Il se rappelait ce garçon qui l'avait heurté vers la fin de la soirée, les deux yeux noirs et froids, les traits aigus. Il marchait toujours, souriait maintenant, fossettes aux joues: pourquoi penser à ce garçon encore? Il n'était plus qu'à quelques rues de chez lui, de son lit où dormait déjà sa femme chaude de sommeil. Ses pieds battaient la cadence sur les trottoirs gelés de la ville de Québec. Il longeait les Plaines d'Abraham, les épaules voûtées sous l'air froid qui lui mordait le dos. Il faisait noir. Une mince couche de neige luisait, prête à fondre dès le lever du jour, dès le premier rayon de soleil. La lune brillait doucement, chaude lueur dans la nuit. Des pas résonnèrent derrière lui. L'oreille tendue, il sentait l'inconnu approcher. Il s'était retourné, avait reçu le coup de couteau en plein coeur, le sang qui jaillit, le rouge dans la nuit, il n'avait eu que le temps de revoir le garçon aux yeux noirs lui sourire froidement en cette nuit de novembre, s'emparer de son argent et filer sous le couvert des arbres des Plaines d'Abraham. Seul dans la nuit, en plein coeur de la ville, il s'était éteint. Mais est-ce bien cela? Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Il était, je crois, au lit avec une femme. Une femme mariée. Jolie lumière tamisée dans la chambre beige et vert forêt, de lourds rideaux de velours sont suspendus aux fenêtres, une odeur de lilas émane des fleurs posées sur les deux tables de nuit. Le sommeil s'était joué d'eux. Il dormait dans les bras adultères, la tête abandonnée, bouche entrouverte, souffle paisible. Il était tôt, le mari travaillait habituellement tard. Dans la chambre, des vêtements épars. Sous-vêtements de soie, chemise froissée, courte jupe abandonnée. Sur un fauteil crème, au coin de la pièce, un chat ronronnait, un chat noir aux yeux clos. Les odeurs de draps humides encore des ébats amoureux se mêlaient aux lourds effluves du lilas. Entre les persiennes fermées dansaient deux ou trois rayons de soleil timides. Mais soudain, la lumière éclata, crue, froide. Le mari était à la porte, livide, fou de rage, hurlant des «Je le savais» et des insultes à n'en plus finir. Le mari ouvrait la garde-robe, s'emparait de sa carabine et visait les deux corps entrelacés, encore lourds de sommeil mais pourtant bien éveillés, bien étonnés. La détonation sèche, le sang qui éclabousse l'antre beige et vert forêt. Le chat s'enfuit en vitesse, les deux amants sont morts. Les longs cheveux blonds se mêlent à la courte chevelure noire. J'y suis peut-être . Voilà sa mort.

À moins... À moins que ce ne soit celui qui tremblait, seul dans la chambre de bain, lundi dernier. Ses cheveux étaient bruns et longs. D'un geste nerveux, il les repoussait sans cesse, les renvoyant à l'arrière, sur ses épaules tremblantes. Il transpirait. Une moustache de sueur perlait sur ses lèvres pâles, des larmes suintaient sur ses tempes. Sa main tremblait, mais il était décidé, bien décidé. L'eau coulait dans le bain, chaude, parfumée. La porte était verrouillée. Ses yeux noirs en détresse regardaient intensément ses mains fines et douces, ses mains inutiles désormais. Il avait de beaux traits, un corps long. Il était assis, adossé au bain où l'eau coulait toujours. D'un mouvement brusque, il s'est levé pour arrêter l'eau. Il s'est déshabillé, entièrement nu, s'est immergé dans la baignoire brûlante, la main crispée sur une lame de rasoir finement aiguisée. Il a, doucement d'abord, résolument ensuite, entaillée la peau fine et bleutée du poignet. Le sang perlait, il appuyait sur la lame. Il est mort après quelque temps, au bout de son sang, dans l'eau rouge et tiède du bain. De l'autre côté de la porte verrouillée, une femme pleurait, hurlait d'ouvrir la porte, craintive, pressentant déjà ce qu'elle découvrirait, le corps blanc et glacé dans la pièce sombre. Voilà. C'était ça, je crois.

J'ai 23 ans. J'ai 23 ans, et je suis veuve. Je suis veuve de tous ces corps mutilés qui ne pourront plus aimer et qui remplissent les pages de nos faits divers, corps d'hommes morts trop jeunes, corps de femmes mortes trop belles.
MARTINE LATULIPPE
Poésie

SOUVENIRS D'ENFANCE



L'enfance trouée d'épingles
Surgit du premier poème
La mémoire gît dans la nef
L'autre côté de soi s'épuise

Où est donc le fil de ces matins renversés
Dans les grappes de petits fruits
Nos pieds mouillés sur les côteaux fertiles
ce temps de délice
Entre larmes et sourires
Ce bonheur agrippé
À nos fenêtres infranchissables.

Dis-moi où est allée
L'odeur des fraisiers sauvages
Que j'enfermais dans mon silence

Je vois ma mère baignée de soleil
Ses bras chantent la clarté
Elle était fleur
Elle était belle
On buvait sa rosée
Aux branches du soir rompu

Nous allions l'âme légère au cou
Ratisser le champ des étoiles

L'éclair nous faisait des yeux doux
Le bonheur nous appelait
Du haut de sa corniche

Parle-moi des champs de coton fleuris dans l'âme
L'air chaud au bord du toit
Les nuits de cratères et d'oiseaux
Où les veines des roses traçaient la lumière

L'émoi m'appelait sous le peuplier
J'ai revu l'enfant amoureux
Le lait de la mère réchauffer la bouche

J'ai senti un instant mon souffle de racine
Rôder en moi
Et me reprendre

Mais tout se change en pierres
Silencieuses et brisées

L'oiseau a tout emporté au cou du vent
Le spectre de la mère lutte
Dans la démence de l'eau

Nous ne savons plus ramer l'enfance
Le vent étouffe nos paroles floconneuses
Nous cherchons un fleuve maternel
Dans le désordre des souvenirs

Aujourd'hui dans la pâleur du soir
Nos os de craie balbutient le passé

Quelques îlots de soleil glissent en silence
Le rêve dérive au creux des pierres

À moins de refaire son lit de noirceur
Dans la magie
Brasser les dés de la misère
Dérober le rire des autres
Rire Rire
Dans l'obscurité du lac
La joie de l'enfance s'éloigne

Mon café tournoie dans le matin
L'automne pend aux feuilles tremblantes
L'enfance m'est redonnée trop tard

J'ai du sable dans les yeux
Un peu de lait sur la langue
L'arôme de la vanille
Ne réveille plus la lumière

La vie déroule ses anneaux
Déchire mes parois

Je tremble comme l'oiseau de givre
En sa saison momifiée

Les souvenirs
Brûlent aux branches du lilas

Je les épingle sur ma poitrine
Leur parfum hante toujours mes veines

Tout l'effroi dort dans la fleur froissée
MICHELINE BOUCHER
Paroles & musique


J'ACCUSE


Transes intenses,
plaisir immense,
mon corps se balance,

J'ai passé ma vie
sans trop me regarder.
J'ai laissé passer la vie
sans trop la regarder passer.

J'ai peur du silence,
l'instant qui s'avance,
mon coeur se balance.

Et plus le temps passe,
plus les images s'entassent.
Et plus le temps passe,
plus les rêves s'effacent.

Un mot m'accule au pied des murmures
qui m'accusent sans faire de bruit.
Un mot m'accule au pied des murmures.
Un mot: j'accuse.

C'est au fond des tiroirs,
là où le blanc devient noir,
que s'est perdue ma mémoire.
C'est au fond des miroirs,
là où le beau se fait gloire,
que s'est perdue la mémoire.

J'ai passé ma vie
sans trop me regarder.
J'ai laissé passer la vie
sans trop la regarder passer.

Un mot m'accule au pied des murmures
qui m'accusent sans faire de bruit.
Un mot m'accule au pied des murmures.
Un mot: j'accuse.
MARC PROULX