Sciences sans conscience?
PAR FATHI HABASHI
PROFESSEUR AU DÉPARTEMENT DE MINES ET MÉTALLURGIE ( * )
* Extraits du discours d'ouverture de l'exposition «Les forges du Saint-Maurice» prononcé en octobre 1994.
Il n'y a pas de formation complète en sciences et génie sans enseignement de l'histoire des technonologies.
Depuis des milliers d'années, les métallurgistes ont pourvu aux besoins matériels des gens. Aujourd'hui, la technologie change tellement rapidement qu'à première vue l'histoire du passé semble offrir peu de valeurs professionnelles pour remplir les besoins du présent. L'attitude des individus face à l'histoire peut se résumer dans la phrase: «Sa connaissance n'est pas bénéfique et son ignorance ne fait pas de mal». Mais l'histoire offre plusieurs leçons de valeur, en plus de satisfaire notre curiosité naturelle quant aux découvertes et traditions de cette profession.
Un étudiant qui apprend la métallurgie sans apprécier sa vitesse de croissance, son changement technologique rapide et les forces économiques qui influencent l'industrie n'est pas proprement formé. En plus, la science et l'ingénierie sont faites par des personnes et il est pratiquement impossible d'enseigner une discipline sans mentionner les noms des scientifiques ou des inventeurs. C'est pourquoi il est essentiel d'inclure systématiquement ces noms dans l'étude de la métallurgie. Le sens de l'histoire peut donner à l'étudiant une idée du mouvement, du progrès et du changement continuel dans la science. L'intégration de l'histoire dans l'étude de la métallurgie peut sensibiliser les étudiants aux interrelations entre les événements en physique, chimie, métallurgie et autres technologies. De plus, cela remet les grandes découvertes à leur vraie place pour qu'elles ne soient pas vues par l'étudiant comme des événements isolés créés par de grands hommes ou de grandes femmes. En 1983, la Société des chimistes américains a recommandé aux enseignants d'inclure une perspective historique dans l'enseignement de la chimie. C'est pourquoi les livres de chimie d'aujourd'hui comprennent des biographies de grands chimistes et quelques fois des photos. Malheureusement, la Société des métallurgistes du Canada et des États-Unis n'a pas fait de recommandation semblable pour les études de métallurgie. Un vecteur important de la science
Le distingué poète allemand Johann Wolfgang von Goethe, qui s'intéressait à la science, a montré l'importance de l'histoire de la science quand il a écrit: «L'histoire de la science, c'est l'histoire elle-même». Le chimiste allemand Wilhelm Ostwald a reconnu en 1889 l'importance de l'histoire. Il a réimprimé des centaines de travaux originaux de chimistes dans une série qu'il a appelée Les travaux classiques dans les sciences pour rendre disponibles à ses collègues chimistes des travaux obscurs ou non facilement disponibles, ainsi que des travaux qu'il pensait que les chimistes devaient lire.
L'ingénieur minier Herbert Hoover, qui a été président des États -Unis de 1929 è 1933, a aussi reconnu l'importance de l'histoire. Avec son épouse, il a produit en 1912 la première version anglaise du livre De Re Metallica de Georgius Agricola, publié en 1556 en latin, un ouvrage de référence pour les étudiants de mines et métallurgie pour au moins 200 ans. Récemment, le distingué professeur de métallurgie du Massachusetts Institute of Technology, Cyril Stanley Smith (1903 -1992), en collaboration avec d'autres chercheurs, a traduit en anglais plusieurs travaux classiques de métallurgie publiés originalement en latin, allemand, italien, français, polonais et japonais.
Les chimistes, plus prolifiques
Alors que plusieurs chimistes consacraient du temps pour écrire sur l'histoire de la chimie, peu de métallurgistes ont fait des efforts semblables. C'est pourquoi l'histoire de la chimie est plus avancée que l'histoire de la métallurgie. Le chimiste anglais J.R. Partington (1886-1965) a publié non pas seulement ses travaux gigantesques sur la chimie physique, mais aussi quatre grands volumes sur l'histoire de la chimie; les volumes sont bien documentés et font autorité sur ce sujet. Avant lui, le chimiste français Marcellin Berthelot (1827-1907), qui a fait plusieurs découvertes en chimie organique et thermodynamique chimique, a écrit quatre livres sur différents aspects de l'histoire de la chimie et un volume intitulé Archéologie et Histoire des Sciences.
L'histoire de la science peut stimuler les étudiants. Par exemple, l'histoire de Charles Martin Hall (1863-1914) qui, à l'âge de 22 ans, a produit le premier échantillon d'aluminium électrolytique, préparé dans sa remise à l'aide de batteries qu'il avait fabriquées lui-même. C'est le même procédé que l'on utilise aujourd'hui pour la production de quelques dizaines de milliers de tonnes d'aluminium, chaque année, dans le monde. Hall avait été inspiré par son professeur de chimie qui avait étudié en Allemagne avec Friedrich Wöhler (1800-1882) lequel avait travaillé sur ce métal et mentionné la nécessité de trouver un procédé moins dispendieux que celui qui était utilisé.
Encore plus inspirante peut-être, pour nos étudiants, est la biographie de Michael Faraday (1791-1867). Ce garçon de 22 ans a été nommé en 1813 adjoint au grand chimiste britannique, Sir Humphrey Davy (1778-1829), de l'Institut Royal de Grande- Bretagne. Faraday venait d'une famille pauvre et a travaillé comme relieur de volumes dans une imprimerie. En même temps qu'il suivait les conférences sur la chimie de Davy à Londres. Un jour, il a relié ses notes de conférences comme un livre et les a présentées à Davy en lui demandant un emploi. Les contributions de Faraday à l'électrochimie, la métallurgie et la physique sont énormes. Quand on a demandé à Davy quelle était sa plus importante découverte, il a répondu: «Michael Faraday». L'histoire, essentielle à la prospective
Personne ayant suivi le déroulement des progrès scientifiques et technologiques dans les vingt à trente dernières années ne peut nier que la science et la technologie sont des facteurs déterminants pour notre futur. Planification et préparation sont une influence sur ce futur qui est devenu lui-même une science appelée «la prévision technologique». Il devient évident que l'on ne peut pas juger ou prédire sans une connaissance approfondie du développement dans le passé. ( ... ) Comment une idée a-t-elle conduit à une découverte? Est-ce qu'elle origine d'une même discipline ou bien d'autres disciplines? Combien de temps a-t-il fallu entre moment de la découverte et la réalisation de sa signification ou son application pratique? Les réponses à ces questions et à d'autres demandées par les planificateurs du futur sont fournies par les historiens des sciences et de la technologie.
La métallurgie, comme d'autres branches du génie, est une activité humaine faite par des hommes et des femmes. L'histoire de Madame Curie (1867-1934), cette immigrante polonaise à Paris qui a travaillé dans des conditions difficiles à dissoudre des tonnes de résidus de pechblende pour obtenir quelques milligrammes d'un nouvel élément dont le sel brille dans le noir, en a inspiré plusieurs ( ... ) Plusieurs scientifiques ont eu une vie réussie et magnifique, alors que d'autres ont vécu dans la misère ou connu des fins tragiques. Le chimiste suédois Jons Jacob Berzelins (1779-1848) et le chimiste allemand Justus von Liebig (1803-1873) reçurent le titre de baron en reconnaissance de leurs travaux alors que le physicien autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906) et le chimiste français Nicolas Leblanc (1742-1806) ont mis fin à leurs jours. La fin tragique d'Antoine Laurent Lavoisier doit être connue de tous les étudiants des sciences. Lavoisier, jeune chimiste français, a été impliqué dans le système de collection d'impôts qui a frappé cruellement pendant la Révolution française. ( ... ) L'histoire de ce chimiste négligent qui a agité un mélange avec un thermomètre, une opération qui ne doit pas être faite par un chimiste, est aussi instructive. En effet, ce chimiste a brisé le thermomètre, mais heureusement, le mercure du thermomètre a accéléré la réaction. Quand il a répété la même expérience en utilisant un agitateur mécanique, la réaction n'a pas eu lieu comme prévu. Un étudiant qui entend cette histoire gardera en mémoire le rôle joué par un catalyseur. Par ailleurs, il y a plusieurs histoires de chimistes attentifs. Une de ces histoires raconte l'observation faite par le chimiste allemand Ludwig Mond (1839-1909) qui a établi son entreprise chimique en Angleterre. Un jour, il a observé qu'une valve fabriquée en nickel avait été sévèrement attaquée par les gaz des tuyaux. Après un examen plus minutieux, il en est venu à la conclusion que le nickel réagit avec le CO pour former un gaz. Il a trouvé que ce gaz est de composition Ni(CO)4 c'est-à-dire le tétracarbonyle de nickel. La facilité avec laquelle ce carbonyle décompose à haute température en nickel et en monoxyde de carbone a donné l'idée à Mond d'utiliser cette réaction pour l'affinage du nickel. Il a construit une usine à cette fin et aujourd'hui ce procédé est utilisé à grande échelle pour l'affinage du nickel à Sudbury. En conclusion, on peut dire qu'il est possible d'enseigner à un technologue en métallurgie sans le sensibiliser sur l'histoire de son domaine, mais il est difficile d'instruire un métallurgiste créatif sans cette connaissance.
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